AU COEUR DU METIER

Le « care » ou prendre soin est-il en crise ?

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Compétences infirmières

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« La clef de l’avenir des soins infirmiers se trouve dans notre passé, dans notre spécificité, dans notre identité, dans les attentes de la population. C’est de là que nous construisons le futur » écrivait Rosette Polleti. Cette dynamique n’a jamais été autant d’actualité comme l'explicite cette analyse de contexte où l'identité professionnelle infirmière est questionnée autant qu'elle  questionne celles et ceux qui peinent parfois à se l'approprier.

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Pour se faire une idée des logiques propres à l’identité professionnelle ne serait-il pas pertinent d'analyser les résultats de la mise en œuvre des différents courants théoriques portées par la discipline au sein de l’environnement dans lequel elle intervient ? 

La prise en charge « globale » du patient est un des fondements de la profession infirmière. C’est en ce sens que l’approche holistique est contiguë à l’identité professionnelle. Mais représente-t-elle un leurre ou une réalité ? En effet, c’est de cette prise en charge dont dépend la qualité du soin, la satisfaction de la personne soignée et la reconnaissance d’une identité. La profession connaît de nombreuses mouvances depuis des décennies telles la pénurie infirmière, l’épuisement professionnel, les nouvelles gouvernances de 2007 avec la mise en pôles des unités de soin, la tarification à l’acte, qui n’ont fait qu’accroître de nouveaux bouleversements.

Dans ce contexte environnemental décrit, l’analyse, la réflexion, le développement d’une pensée infirmière sont autant d’éléments qui participent à la reconnaissance d’une profession qui fut jadis, souvent perçue comme soumise. Si l’on se centre sur le rôle infirmier, c’est en posant un jugement clinique sur une situation donnée que le soignant va être à même d’assurer une prestation de qualité au patient. Cela lui demande donc une capacité à porter une appréciation sur l’état d’une personne malade, à identifier et à nommer les problèmes qui nécessitent des interventions. Nous sommes au creuset de l’identité. Cette dernière pourrait se définir comme un processus par lequel passe le futur professionnel afin de se construire une clinique, une posture en termes de savoir, savoir être et savoir faire,  pour exercer son métier qui fera sens. Cette construction commence dès l’institut de formation en soins infirmiers, se poursuit à la prise du premier poste et continue tout au long de la carrière professionnelle.

Cette identité est héritière d’un passé  transgénérationnel qui n’a eu de cesse de muter. Léonie Chaptal et Florence Nightingale, pionnières de la professionnalisation de la pratique soignante, institueront à ce qui peut paraître comme libératoire, l'assujettissement du soignant à l'ordre médical et à l'ordre hospitalier. Le XXème siècle jusqu’aux années 80, ne modifiera rien d'autre, tout du moins, eu égard aux soins généraux ou psychiatriques, l'infirmière étant collaboratrice « disciplinée » mais dotée d’une réflexivité face au médecin. C’est ainsi que par la loi du 31 mai 1978 apparaît, en plus du rôle prescrit, le rôle propre.

Au début de ce XXIe siècle, la profession infirmière est en crise et ne semble pas pouvoir s'appuyer sur la législation ou sur ses théoriciens pour s'en sortir...

On voit l’émergence d’une volonté d’instituer une véritable identité qui se précise à partir d’une autonomie de fonctionnement. Toutefois, cette autonomie est relative compte tenu du rôle prescrit qui est en entière dépendance avec le corps médical. La loi du 21 juillet 2009 portant réforme de l'hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires inaugure des démarches de coopération impliquant des transferts d’activités ou d’actes de soins ou de réorganisation des interventions des professionnels auprès du patients (art 51). Mais s’agit-il d’une véritable reconnaissance qui s’instaure ou d’une réponse pour pallier la pénurie médicale ?

Marie-France Collière (2002) s’interroge sur le sens du soin infirmier afin de savoir si il s’agit de la dénomination du personnel qui assure les soins et qui leur vaut d’être qualifiés d’infirmier ou sont ils l’expression d’une pratique professionnelle identifiée 1. Banner (1995), quant à lui, décrivait une profession qui possède tous les atouts pour que le professionnel s’épanouisse, car il peut s’impliquer, se former, développer des compétences. Mais, il émettait une réserve : les inégalités de statuts et le manque de participation aux décisions 2  favorisent la difficulté d’affirmer son identité professionnelle.

Au début de ce XXIe siècle, la profession infirmière est en crise et ne semble pas pouvoir s'appuyer sur la législation ou sur ses théoriciens pour s'en sortir et ce, malgré la réforme des instituts en soins infirmiers pour s’inscrire dans une perspective universitaire (2009 en France). Déjà Rousseau (1997)3 évoquait que ni l'accès au statut de profession, ni l'accès à la formation universitaire n'ont encore réussi à redonner au corps infirmier son indépendance qui s’est délitée au fil des siècles au Canada. En ce sens, les infirmières en France auraient avantage à prendre conscience des racines historiques de leur profession et à s'en inspirer pour mieux définir le type de services qu'elles peuvent rendre à la société. La clef de l’avenir des soins infirmiers se trouve dans notre passé, dans notre spécificité, dans notre identité, dans les attentes de la population. C’est de là que nous construisons le futur 4 écrivait Rosette Polleti. Cette dynamique n’a jamais été autant d’actualité.

Ce sont les disciplines qui définissent leur objet et leur identité, non l'objet qui définit la discipline.

Les sciences infirmières sont à la fine pointe du développement des sciences humaines dans leurs efforts pour mettre de l'avant une vision holistique de l'être humain 6. Néanmoins, le mythe « infirmier », savamment entretenu par la profession qui la sclérose, masque les réels fondements de la discipline. Aussi, pouvoir en débattre, semble énormément déranger. Cependant analyser nos propres mythes devient alors, comme pour d'autres sciences, une nécessité impérative pour statuer sur le savoir propre à la discipline du prendre soin. La science passe part des mythes et  leur critique disait Popper (1985) 6. Se renfermant sur certaines certitudes, le corps infirmier n’a pas forcément une cohérence et cela participe à donner un sens atypique et polysémique à certains postulats. Il n’est pas étonnant que l’identité professionnelle demeure dans ces conditions une problématique redondante. Ce sont les disciplines qui définissent leur objet et leur identité, non l'objet qui définit la discipline.

Qu'elle soit individuelle ou collective, l'activité infirmière est aux confins de dimensions historiques, culturelles, politiques, sociales. Elle est indissociable de son historicité, du contexte environnemental et se construit dans les interactions avec l’évolution des technologies ou des organisations. Mais, pour se faire une idée des logiques propres à l’identité professionnelle ne serait-il pas pertinent d'analyser les résultats de la mise en œuvre des différents courants théoriques portées par la discipline au sein de l’environnement dans lequel elle intervient ? Une autre question est en suspens : pourquoi la recherche en soins infirmiers et le développement de ses théories restent-ils inaudibles au sein de la communauté scientifique et du monde politique ? Enfin, l’identité professionnelle, loin du « être au service de » ne s’articulerait-elle pas autour du « rendre service à » aussi bien à l'institution ou à la collectivité, au corps médical et aux malades dans une démarche de coordination et de coopération entre tous, afin de favoriser une prise en charge holistique, de qualité, adaptée aux patients et dont l'efficience des soins aurait un impact à la fois sur leur qualité et sur la maîtrise des dépenses de santé. N'hésitez pas à donner votre point de vue sur cette question !

Références bibliographiques

  1. Collières M.F., Promouvoir la vie : de la pratique des femmes soignantes aux soins infirmiers. 3e éd. Paris : Masson ; 2002. p.16
  2. Banner P.,De novice à expert : excellence en soins infirmiers. Paris : Inter édition ; 1995.
  3. Rousseau N., De la vocation à la discipline. Infirmière Canadienne, 1997, pp. 39-44
  4. Poletti R. Les soins infirmiers : théories et concepts. éd. Centurion infirmier d’aujourd’hui : Chrsitine Paillard ; 1978.
  5. Nadot, M., L'impossible reconnaissance d'une identité professionnelle et scientifique chez les infirmières, une problématique récurrente (pp. 385-403). Dans J. Marquet, N. Marquis et N. Hubert, Corps soignant, corps soigné, les soins infirmiers : de la formation à la profession. Louvain-La-Neuve : Académia L'Harmattan, 2013.
  6. Popper K., Conjecture et réfutation, la croissance du savoir scientifique, Paris: Payot, 1995, p.85

Nicolas SAJUSPsychothérapeuteDocteur en psycholinguistiqueEnseignant / Chercheur en psychopathologie cliniqueInfirmier en réanimation cardiaque puis en psychiatrie jusqu’en 2008

Par les temps qui courent, cette vidéo virtuose qui dit l'essentiel d'un métier malmené, nous offre un retour vers le passé bien salutaire qui souligne que la profession infirmière est en perpétuel devenir... En février 2012, l'auteur de ce « travail de mémoire » était alors une étudiante en soins infirmiers de 2e année à l'Ifsi de la Pitié-Salpêtrière. Clémence Durand, a en effet réalisé cette vidéo en illustration d'un exposé sur l'Identité Infirmière et son historique, dans l'UE 3.3 : Rôles Infirmiers, Organisation du Travail et Interprofessionnalité. En 2'37 de bonheur, elle nous rappelle qu'il ne faut jamais oublier d'où l'on vient et que cette cohérence du passé construit notre engagement quotidien et celui des générations à venir.

Rédaction infirmiers.com

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