ETHIQUE

Et si nous devions prendre soin d'un terroriste ?

Cet article fait partie du dossier :

Ethique et soin

Comment ferait-on pour soigner son semblable en ayant à l’esprit qu’il a une part de responsabilité dans d'abjectes tueries comme celles qui ont endeuillées Paris le 13 novembre dernier ? Comment ferait-on pour soigner cet homme « comme les autres » sans distinction. Parce que c’est un sacré enjeu. On a beau se targuer d’être des soignants ne faisant pas de différences, comment ferait-on là ?

Sylvie Robillard CNEWSSylvie Robillard, infirmière et membre du comité de rédaction d'Infirmiers.com était invitée, le samedi 19 août 2017, sur CNEWS pour aborder ce sujet délicat.

Aujourd’hui, je ne suis plus sur le terrain mais je me souviens parce que j’ai eu un exercice professionnel auprès de criminels, auprès d’hommes et de femmes qui avaient maltraité, voire tué leurs proches, enfants, parents, conjoint… Je sais que c’était difficile mais j’y suis arrivé. Parce que l’empathie, oui, enfin, toutes proportions gardées, parce que le non jugement, enfin le moins possible, parce que l’écoute parce que l’espoir ou la certitude d’avoir en face de moi un être humain. Mais là, dans un contexte où une telle horreur nous a assailli. Comment ferait-on ? Je ne peux pas parler à la place de ces collègues confrontés à ce cas de figure mais si c’était moi, est-ce que j’y arriverai ? Est-ce que je soulagerai de la même manière la douleur physique de cet homme ? Est-ce que j’arriverai à lui faire sa toilette sans dégoût ? Et je reste très pragmatique, je ne parle ni de souffrances, ni d’accompagnement. Soigner cet homme. Prodiguer des soins techniques, peut-être. Mais prendre soin ? Comment ? Et pourtant, c’est ça notre cœur de métier, prendre soin.

Infirmier regarde en haut

Comment fait-on pour soigner un criminel ?

Je n’ai pas la réponse et je suis égoïstement heureuse de ne pas devoir être à la place de ces collègues là. Je sais pour l’avoir fait que je suis capable de soigner des délinquants sans faire de différence, mais là ? Etre empathique ? Mais c’est hors de question, je ne veux pas être empathique c'est-à-dire avoir comme le dit le dictionnaire Larousse en ligne avoir la « Faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui, de percevoir ce qu'il ressent. » Et quand je regarde le dictionnaire humaniste de Christine Paillard « Empathie » renvoie à « Relation d’aide » et dans relation d’aide, nous trouvons acceptation, congruence écoute active, empathie, non jugement, reformulation. Mais je ne veux pas être empathique, je ne peux pas me mettre à la place de cet être abject et surtout - oh non - ne pas percevoir ce qu’il ressent. Mais après tout, je préjuge. Qu’est-ce qu’il ressent, je n’en sais rien. J’imagine. Mais alors, quid de l’empathie ? Il a des gens avec qui il faudrait l’être et pas d’autres. Quel maelstrom !

Ce que dit l'article 25 du Code de Santé publique...

L’article R4312-25 du Code de la Santé publique dit ceci : l'infirmier ou l'infirmière doit dispenser ses soins à toute personne avec la même conscience quels que soient les sentiments qu'il peut éprouver à son égard et quels que soient l'origine de cette personne, son sexe, son âge, son appartenance ou non-appartenance à une ethnie, à une nation ou à une religion déterminée, ses mœurs, sa situation de famille, sa maladie ou son handicap et sa réputation.

Je crois viscéralement que la seule chose à faire serait de rester humain, de garder à tout prix notre humanité. Ce sont des hommes, qu’ils soient assassins, organisateurs, complices. Ce sont des hommes, nos semblables. C’est ce que dit, sidéré, avec stupeur, ce jeune homme de 30 ans témoignant : Les assaillants étaient habillés de manière classique comme nous mais armés de kalachnikovs. Nous subissions un carnage par des gens qui nous ressemblaient, des gens de notre âge (…) J’ai grandi en banlieue et j’ai la sensation que les assaillants auraient pu fréquenter la même école que moi (…) des jeunes armés et dénués de tout sentiment, des paumés, endoctrinés, des délinquants passés dans un autre monde, pas le nôtre. Des gens comme moi passés dans un autre monde… des terroristes. Des gens comme moi passés dans un autre monde… des victimes. Des gens qui auraient pu être mes enfants, des copains de mes enfants,  dézingués lâchement. Je suis épargnée, pas de morts, pas de blessés dans mon entourage proche. En revanche, comme tant d’entre nous, je connais des gens frappés et quand je regarde les photos des victimes… la nausée revient. Qu’ils sont beaux et cela m’a frappée mais qu’ils sont beaux, lumineux. Voyez, je n’arrive pas à employer le passé.

Ce sont les proches de victimes qui nous donnent la clé : Je n’ai pas le temps d’être en colère ni d’avoir de la haine  dit l’un deux, je dois m’occuper des miens de mes proches et de continuer à vivre. Vous n’aurez pas ma haine, écrit un autre dans un texte tellement extraordinaire. Et tout est dit. Il s'agit donc de tout faire pour soigner cet homme sans haine, sans savoir s'il sera possible d'y parvenir, mais essayer...

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Infirmière, formatrice, membre du comité de rédaction Infirmiers.com slr.form@hotmail.fr

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Commentaires (6)

chris28

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1 commentaires

#6

ne pas se poser la question !

il m' est arrivé par le passé de prendre en charge un homme , détenu à perpétuité pour viol et meurtre , et mes collègues et moi on ne se posait pas la question : il est là pour être soigné et on va le soigner , on en fera pas plus pour lui , ni moins ....... mais c' était presque facile de ne pas le regarder dans les yeux , il était dans le coma ..... il aurait été éveillé , je crois que , tout en lui prodiguant ses soins , je n' aurais été qu' une machine .... mais en fait je ne le saurai jamais vraiment .....

M. Camomille

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3 commentaires

#5

il tremblera, je tremblerai

La question se pose, nous ne sommes pas sans conscience et sans jugement.
Voir la haine dans les yeux de l'homme que nous soignons ralentirait bien notre bras déjà tremblant. Mais serait-il à ce point rempli de haine, ou ne tremblera-t-il pas, saisi par la peur de mourir ?
Que soignerons-nous au fond de son âme par notre geste aux avant-postes?
C'est l'acte même du satyagrahi, le non-violent qui suit la voit de Gandhi, homme qui, comme vous le savez sans doute, a été brancardier en Afrique du Sud quand la haine raciale sévissait, celle des blancs sur les noirs.
Comme le Mahatma, la Croix-Rouge est née sur les champs de bataille parce que le soldat est un pion.
L'infirmier est un non-violent.



Tandis que la justice et l'enquête demandera qu'il vive pour qu'il réponde de ses actes, qu'il donne des informations.
C'est mieux d'être un infimier citoyen de démocratie que de soigner en dictature ou en état de guerre pour renvoyer l'homme sur le champ de bataille ou à la torture.

un EIDE

binoute1

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464 commentaires

#4

la question ne se pose

que quand on sait.

quand on ne sait pas, l'individu est soigné comme son voisin.

En ehpad, on avait eu une discussion avec des collègues sur "si tu apprends que M. Z a été condamné pour pédophilie"

cheikh list

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19 commentaires

#3

soin démilitarisé

Un soin ne doit pas se baser sur un sentiment de compassion ou de haine.
Récupérer un blessé de guerre, d'accident ou d'attentat doit rester un blessé.
Il existe d'autres instances pour les juger, les indemniser et/ou les condamner.
Prendre soin n'est pas prendre part...
Un soignant avait refusé de soigner une conductrice responsable d'un accident de voiture ayant causé deux morts.
Ça peut partir à la dérive si les soignants ne soignent plus, si les juges ne jugent plus.
J'ai soigné un militaire blessé non francophone. J'ai soigné un corps meurtri sans le pourquoi du comment. C'était ma logique du soin.
L' éthique permet de relativiser un soin,
la déontologie permet de le sécuriser.

kindeur lulu

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#2

IDE prison

Texte très intéressant, plus facile à dire qu'à faire... mais j'y travaille, avec de l'aide car dans ces cas là on peut développer un sentiment de culpabilité de les soigner... et pas grand monde pour nous aider...

execho

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188 commentaires

#1

un livre,

que je n'ai pas lu:Soigner l'ennemi de Lisa Ouss Ryngaert.