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A lire - L'euthanasie par compassion ?

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Livres de la rédaction

A l’heure où le débat sur la fin de vie agite la société, ce nouvel ouvrage d'Emmanuel Hirsch questionne en profondeur le sens que peut prendre le recours à l'euthanasie, tant au niveau de la décision individuelle que du choix sociétal. Mais encore faut-il se questionner également sur les racines qui supportent ces préférences pour tenter de leur donner une signification plus juste. 

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Emmanuel Hirsch questionne le sens de nos vies

Au centre de l'analyse déployée ici par l'auteur, directeur de l'espace éthique à l'AP-HP, la place de la dignité. Et rapidement la profondeur de cette posture interpelle. Qu'est-ce que respecter une personne dans sa dignité et ses droits ? Or, cette question trouve des réponses, pleins de réponses, venant tant du philosophe que du médecin ou encore du patient et du politicien. La liberté de faire ce qu'on veut, de simplifier sa vie, sa mort, d'éviter la souffrance, d'aller au bout des capacités médico-techniques qu'on nous réserve ou de laisser une place à l'espoir où qu'il se cache. Car il y a tout cela et encore davantage dans les débats autour de l'assistance médicalisée au suicide et de l'euthanasie.

Le regard de l'environnement

Vivre sa fin dignement est une position qui se confronte souvent à l'hypocrisie d'un questionnement peut-être superficiel sous couvert d'éthique démocratique ou médicale.

L'auteur dénonce ainsi que le fait de s'acharne[r] à instiller un idéal philosophique, voire démocratique, qui n'a pour objet que de rendre acceptable le recours palliatif à l'euthanasie, faute d'être en capacité d'affronter autrement la vérité de notre finitude et des vulnérabilités humaines, ne me semble pas recevable en tant que tel.

L'euthanasie par compassion par Emmanuel HirschAinsi le titre du livre, L'euthanasie par compassion ? pourrait être complété par ou par facilité ?, car reléguer le rapport à la mort à un fait sociétal semble provoquer des conclusions à l'emporte pièce où l'on peut voir l'euthanasie comme une pseudo liberté, un échappatoire aux subtilités et à la profondeur des nuances qui existent entre chaque personne. Ainsi, on pourrait entendre dans l'euthanasie une façon d'éluder les questionnements de premier ordre tels que quels sont le sens et la cohérence de mon chemin de vie.

La même complexité se retrouve au niveau du corps médical. Est-ce que l'aboutissement de son chemin de vie se résume au droit de choisir le médecin qui nous donnera la mort ? Ainsi, ne s'agit-il pas plutôt de s'en remettre à un médecin pour en quelque sorte à la fois cautionner, neutraliser et médicaliser une décision humaine qu'il serait difficile d'assumer personnellement ?. De la même manière, on peut se questionner sur le rapport au soin du soignant. Navigant entre deux extrêmes, le positionnement du soignant face à la mort renvoie directement à la dignité du patient. Ainsi, l'acharnement thérapeutique, présenté ici par l'auteur comme une obstination assimilée à une forme de lâcheté, pourrait être entendu comme des consciences individuelles qui se voilent derrière des actes médicaux et les mirages d'un contrôle du vivant par la science.

L'autre extrême touche la personne qui échappe au traitement car elle sera peu à peu désinvestie par les soignants et progressivement abandonnée : ainsi spoliée de la continuité d'un suivi médical, elle échoue dans une forme d'errance, trop rarement soutenue par ceux qui s'étaient pourtant engagés dès le début à ses côtés.

Globalement, la position du soignant est extrêmement délicate : comment un regard extérieur pourrait-il percevoir ce qui est digne ou indigne d'être vécu. Sur quelles croyances et quels dogmes se fonde-t-on pour asseoir notre discernement à ce propos ?

Est-ce que l'aboutissement de son chemin de vie se résume au droit de choisir le médecin qui nous donnera la mort ?

Faire face à la mort et à la vie

Si la dignité humaine est le fil rouge de cet ouvrage, comment l'appréhender lorsque la vie peut se résumer à un seul esprit emprisonné dans un corps immobile et submergé de souffrance ?

De même, comment comprendre de l'extérieur ce que peut être le courage de ceux qui ''vivent leur vie'', conscientes plus que d'autres de l'inestimable valeur de ce temps qui demeure encore.

Dans cette confrontation à soi-même, il est de la responsabilité de chacun de s'écouter pour savoir jusqu'où on est capable d'aller et ce qu'on peut endurer. Rappelons les mots de l'auteur :chaque fin de vie relève d'une histoire personnelle. Elle devrait donc être considérée dans son caractère exceptionnel.

Il avait été question, en introduction, de simplifier sa vie ou sa mort, or ceci nécessite un temps d'arrêt. En psychologie, il est une notion fondamentale, celle de l'économie psychique. On la retrouve dans la prédisposition à se construire des habitudes qui nous simplifient la vie. On la retrouve également dans les préjugés, où un regard superficiel sur un certain type de situations ou de groupes permet une analyse et un positionnement rapide. Dans le fond, c'est de cette économie dont parle l'auteur à propos de l'euthanasie. Ne s'agit-il pas de n'écouter que superficiellement ce que peut être la mort, de ne voir dans l'euthanasie qu'une réponse légale et finalement généralisable ''simplement'' ? Dans ce cas, il faut entendre le paradoxe de l'esprit qui ne veut pas investir sa propre vie dans toute sa profondeur simplement pour conserver de l'énergie pour vivre plus longtemps. Quitte à laisser des décisions sur sa propre fin de vie à d'autres. Nous tombons alors face à une inertie dépourvue de sens de vie. Et quelque part face à un déni de soi.

Cette économie de réflexion et d'écoute autour de la complexité humaine est ainsi résumé : on ne saurait traiter de la dépendance, des handicaps, de la maladie chronique ou incurable et des fins de vie, en termes inconsistants, péjoratifs, indifférenciés ou compassionnels. De tels propos amplifient la sensation d'une violence sociale irrépressible et sollicitent des mentalités qui apparaissent attentatoires aux libertés individuelles. Ils ne peuvent qu'inciter à accentuer les fragilités et les détresses de personnes trop souvent niées en tant que telles, et ramenées à l'insupportable condition d'une existence que certains considèrent, de manière expéditive et sans autre forme, comme ''indigne d'être vécue''.

Ce petit paragraphe peut être appréhendé comme un lien, un pont entre la situation de ceux qui sont en souffrance et en fin de vie et ceux qui sont considérés comme bien portant. Car, en filigrane, toute cette tentative d'éclaircissement autour des sujets sur la fin de vie et l'euthanasie pose de plein pied la question de la dignité humaine dans la forme la plus épurée et renvoie au lien entre l'homme social et sa propre vie. Dès lors, il n'est plus besoin d'être mourant pour se questionner sur son chemin de vie.

Ainsi par économie d'énergie psychique, nous préférons éviter de nous poser certaines questions sur nous-même, sur notre confrontation à la mort ou sur des positionnements face à ce qu'on doit faire de notre vie. Notre tendance sera alors de reléguer les prises de choix à la société dont on fait partie. Ainsi, dans quelle mesure préférons nous laisser à celle-ci l'embarras du choix concernant les aspects les plus fondamentaux de notre vie ? Ou encore, dans quelle mesure suis-je en capacité d'écouter réellement le plus profond de mon être pour en sortir toute sa grandeur ?

Dans une époque où les ''Indignés'' de Stéphane Hessel1 s'insurgent contre les inerties d'une société qui se voile la face, qu'en est-il de sa propre dignité et de la responsabilité de ses propres choix et actes de vie?

Enfin, si on se questionne sur le parcours de vie d'une personne alors que la mort fait face, qu'en est-il de la qualité de son quotidien si densément rempli d'activités multiples et variées ou de simples passes-temps qui ne sont en fait que des tues l'ennui ?

En nous questionnant sur la rencontre avec la mort, Emmanuel Hirsch nous confronte à l'importance même de notre propre vie et mais aussi à la grandeur de celle des autres.

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Psychologue clinicienc.joannes@hotmail.fr

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