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A lire - Vincent Lambert : un drame familial devenu débat national...

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"Moi je souhaite que cesse enfin le maintien en vie artificiel. Je suis et je reste celle qu'il a choisie, c'est pourquoi aujourd'hui je prends la parole. En acceptant de le laisser partir, je lui sauve la vie". Ainsi s'exprime Rachel Lambert, épouse de Vincent Lambert maintenu aujourd'hui dans un état végétatif, dans un ouvrage bouleversant qui s'inscrit au coeur d'un débat national sur la fin de vie. Extraits choisis.

La Cour européenne de justice a rendu le vendredi 5 juin 2015 un avis positif en faveur de l'arrêt des soins de Vincent. Reste que ses parents ne comptent pas arrêter leur combat, malgré ce nouvel échec judiciaire. Avant même l'avis de la Cour européenne des droits de l'Homme, ils ont annoncé qu'ils comptaient lancer une nouvelle procédure en justice s'ils n'obtenaient pas la poursuite des soins.

Je veux juste que tes volontés soient respectées...

Fin de vie loi Leonetti

Le combat de Rachel, épouse de Vincent Lambert, en état végétatif depuis plusieurs années.

De par ton accident, tu as changé de statut. L'homme en pleine force de l'âge tout nouvellement papa est devenu un corps meurtri, à la conscience incertaine (ou minimale, plus médicalement parlant), ton âme (si ce concept existe) fluctue entre un ici et un ailleurs. Le corps que tu es devenu, chacun essaie de se l'approprier, chacun revendique le droit de décider ce qui est bon pour toi. On pourrait d'ailleurs croire que c'est ce que j'essaie de faire moi aussi... Je veux juste que tes volontés soient respectées, que ces volontés, ces convictions qui ont fait l'homme dont je suis tombée éperdument amoureuse, soient entendues.

L'histoire de Rachel et Vincent Lambert : un drame familial devenu débat national...

La parole confisquée...

Aujourd'hui, je suis là, seule, face à ce corps raide et alité (...) Longtemps j'y ai cru, longtemps j'ai  espéré, si souvent je me suis raccrochée à une lueur dans son regard, à une larme sur sa joue, à un mouvement de sa jambe... De minces signes de vie, si peu finalement en cinq ans. ils sont si rares depuis cet accident de la route survenu en septembre 2008. (...) Vincent est prisonnier de son corps, de sa parole entravée (...) J'ai rendu visite à Vincent quasiment tous les jours pendant cinq ans (...) Parce que je l'aime, je veux le laisser partir. parce que je l'aime, je veux le laisser mourir. j'assume ma position, parce que c'est sa volonté. Vincent a toujours répété qu'il ne voulait pas vivre en état de dépendance, mais être libre. (...) Laisser partir Vincent est ma dernière preuve d'amour.

Dès que j'ai vu Vincent dans cette salle des infirmiers, j'ai été impressionnée, séduite par la beauté de ce jeune homme si charismatique

Au chevet de Vincent...

29 septembre 2008. "Votre mari a eu un accident de la route. Je ne vous cache pas que c'est grave. Le pronostic vital est engagé". (...) Je lutte. En silence. L'insoutenable spectacle de Vincent avec ses membres enroulés me torture. Malgré tout ce que je sais, ce que je vois, l'irrationnel l'emporte parfois et je ne peux pas abandonner totalement tout espoir de le voir un jour rentrer à la maison. (...) Vincent a une trachéotomie pour respirer. Puis, on décide de pratiquer une gastrostomie, un pas de plus vers la dépendance et l'immobilisme de Vincent. (...) Le 5 janvier 2009, Vincent est transféré au service de neurologie. (...) Changer pour un service standard me fait penser que les choses s'inscrivent insidieusement dans le temps. (...) Après Berck (...) Vincent a été admis à l'hôpital des Capucins, à Reims. (...) Il va intégrer un service spécialisé dans la prise en charge des patients en état pauci-relationnel. (...) "Madame Lambert, s'il se passe quelque chose, doit-on tenter de réanimer votre mari , " (...) "Non, on ne le réanime pas". C'est certainement la phrase la plus dure et la plus forte que j'ai prononcée de toute ma vie. (...) Vincent est admis à Liège, en Belgique, en juillet 2011. (...) "Je ne vous cache pas, madame, que son état est vraiment grave." (...) Si je n'ai pas le courage de demander une euthanasie, comme Vincent l'aurait souhaité, ma vieille amie la culpabilité ne va plus me lâcher. J'aurai trahi Vincent en ne faisant pas honneur à ses volontés.

Je suis infirmière, je sais bien qu'ils ne peuvent pas en dire plus, car eux aussi suivent l'évolution des patients pas à pas. Ils marchent sur un fil.

La voix de Vincent écoutée...

Depuis le début de l'été, nous sommes à Reims. Vincent a retrouvé sa vie d'alité. (...) Début 2013, l'équipe dirigée par le docteur Eric Kariger me convoque. (...) Vincent n'a certes jamais laissé de directives anticipées écrites, ni désigné de personne de confiance dont l'avis aurait compté plus qu'une autre. Nous ne connaissions pas la Loi Léonetti malgré notre statut d'infirmier. pourtant, nous en avons parlé à plusieurs reprises?. Sur cette question, Vincent était ferme. (...) il était pour lui préférable de partir, plutôt que de rester en vie "comme un légume". (...) L'entretien avec l'équipe médicale est douloureux : c'est terrible de répéter ce que Vincent pensait, dur de se projeter dans l'idée de sa mort. mais, en même temps, j'ai pour la première fois la sensation que l'on a entendu la voix de Vincent, qu'on a enfin compris qui il était. (...) Début avril, les médecins ont arrêté leur décision. Ils vont engager un protocole de fin de vie. A partir du 10 avril, la nutrition sera interrompue. (...) Madame Lambert est convoquée de son côté le 5 avril (...) Nous sommes le 25 avril.

Face à la  croisade des parents de Vincent...

Le chef de service m'attend. "Monsieur et madame Lambert ont mandé un huissier pour contraindre l'équipe médicale de reprendre le traitement. (...) Je suis abasourdie. Je retourne au chevet de Vincent. Cela fait déjà quinze jours qu'il n'est plus alimenté. J'ai vraiment l'impression qu'il est sur le chemin de la délivrance. (...) Je suis entendue dans le cadre d'une plaintes des parents Lambert contre X pour tentative d'assassinat. (...) Le médecin du service m'informe que l'hôpital est sommé de rétablir la nutrition parentérale. (...) Le week-end de reprise du traitement, le 12 mai 2013, j'entends l'interview de l'avocat des parents Lambert. (...) Sonnée. K-O. Tout ce déballage sur la place publique me laisse à terre. (...) Je navigue entre le néant de Vincent, la croisade de ses parents et la joie de vivre de ma fille. (...) On apprend que Vincent Lambert, âgé de trente-sept ans, est tiré d'affaire.  (...) Mai 2013 - "J'aimerais que Vincent soit entendu et respecté dans ce qu'il était avant. Je continue de penser que cette décision d'arrêt du traitement est la bonne. Six de ces huit frères et soeurs partagent cette position. (...) J'ai désormais deux avocats, nous réfléchissons à comment on peut faire casser la décision du tribunal administratif. (...) Entre-temps, les Lambert ont mandadé des médecins pour se rendre au chevet de Vincent afin de pouvoir constituer une demande de tutelle. (....) Pour la mère de Vincent "il n'est pas dans le bon service, il serait mieux dans le service de neurologie de Nancy. Nous ne faisons plus confiance à l'équipe médicale. il est intolérable de laisser mourir Vincent de faim.

Quand plusieurs personnes de la famille ont un avis différent et que la personne n'a pas exprimé une directive anticipée, le droit a tendance à protéger plutôt la personne qui demande le maintien en vie même si c'est déraisonnable

Vincent est devenu un cas, une affaire : L'affaire Vincent Lambert

Ce 11 janvier 2014, le docteur Kariger vient d'annoncer à tous les membres du conseil de famille sa décision au bout de ce nouveau processus de réflexion, et ce au regard de tous les nouveaux éclairages. il faut interrompre le traitement à nouveau. (...) Madame Lambert (mère) n'entend pas la fin de la phrase, elle a déjà quitté la salle. (...) J'ai l'impression que l'histoire prend la tournure d'un combat entre deux femmes, l'épouse contre la mère, la mère contre l'épouse. (...) Le 13 janvier 2014, la requête auprès du Tribunal administratif de Châlons est déposée (...) contre "la décision notifiée d'Eric Kariger de provoquer délibérément la mort de Vincent Lambert en lui supprimant toute alimentation et hydratation". (...) Le 15 janvier 2014, jour d'audience : "je préconise le maintien de l'alimentation et de l'hydratation artificielles" déclare le rapporteur public. (...) Le tribunal décide finalement de se prononcer le lendemain. (...) Nous sommes déboutés. Je suis sonnée. Vincent est bâillonné, ligoté dans sa souffrance. (...) Vincent est devenu un cas, il est instrumentalisé, à son corps défendant. (...) Maintenant tout dépend de moi, je dois saisir le Conseil d'Etat, c'est la seule solution. Le 21 janvier je fais part de ma décision publiquement.

Tous les jours, dans l'anonymat d'internet, des étrangers expliquent que nous ne sommes pas une famille. Des personnes que ni Vincent ni moi ne connaissons estiment même que je n'ai qu'à divorcer...

Auditions, Conseil d'Etat, Cour européenne de justice... l'histoire sans fin...

Depuis quelques temps, la chambre de Vincent fait l'objet d'une procédure de sécurisation (...) une initiative de l'hôpital afin de se prémunir contre les journalistes, les importuns qui se prétendent de la famille et veulent aller prier dans la chambre (...) J'ai parfois l'impression que tout le débat sur la fin de vie se joue dans cette chambre, autour de mon mari. (...) Après l'annonce de la saisine du Conseil d'Etat, le CHU et François Lambert, le neveu de Vincent, se sont associés à la requête du référé devant la plus haute juridiction administrative. L'audience se tiendra le 6 février. (...) L'audience se transforme en véritable débat sur la fin de vie. Ce matin du 6 mai 2014, on parle encore de Vincent à la radio, à la télé, sur les sites internet des quotidiens. (...) Hier, en fin d'après-midi, le pré-rapport d'expertise, commandé en février dernier par le Conseil d'Etat, a été rendu public. (...) Le rapport est sans appel, il décrit un pronostic clinique sans réel espoir. (...) Mon mari ne ressent plus rien, ne communique pas. (...) J'attends de la partie adverse qu'elle m'explique dans quelle mesure il n'est pas maintenu artificiellement en vie. (...)  20 juin 2014. Dans quelques heures se tiennent les plaidoiries au Conseil d'Etat. (...) Le Rapporteur public, Rémi Keller, a préconisé l'arrêt du traitement. la décision a été mise en délibéré. (...) Sur Facebook les passions se déchaînent, on parle d'assassinat : le Conseil d'Etat rétablit la peine de mort" peut-on lire sur un post... (...) Ce 24 juin 2014, le Conseil d'Etat a reconnu la volonté de Vincent, enfin. (...) Les parents de Vincent ont déjà saisi la Cour Européenne de justice. (...) Tout est suspendu ? J'apprends que la CEDH a demandé au gouvernement de faire suspendre l'arrêt du Conseil d'Etat. (...) Cette histoire est sans fin.

J'ai envie qu'il reste la beauté de notre histoire. (...) c'est une manière de dire mon amour au milieu de toute cette folie médiatique.

• Lambert R., Vincent. Parce que je l'aime, je veux le laisser partir, Editions Fayard, septembre 2014, 226 pages, 17 €.

Creative Commons License

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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Commentaires (1)

Motarde de DIJON

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35 commentaires

#1

Les directives anticipées...

Les directives anticipées…
Loi n°2005-370 du 22 Avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie.

Pourquoi est-ce utile de rédiger des directives anticipées de son vivant?

La rédaction de directives anticipées est salutaire pour préserver sa famille, ses proches, pour éviter les divisions, les déchirements familiaux.

C’est utile pour éviter les polémiques, les batailles, les combats, les confrontations, par l’intermédiaire de Tribunaux et médias où chaque partie expose son avis, ses sentiments personnels sans pudeur.

Le ‘’cas’’ de Vincent LAMBERT sera peut-être exemplaire pour qu’à l’avenir la question soit tranchée par un véritable débat de société. Un débat serein, calme, apaisé.

Ce qui devait rester intime est à présent regrettablement exposé.

Les directives anticipées, c’est une preuve d’amour à l’égard de ceux qui nous survivront.

A l'instar du slogan "Je suis Charlie'' nous pourrions dire que nous serons peut-être un jour Vincent.