AU COEUR DU METIER

La création d’un "Observatoire de la Souffrance Infirmière" est actée !

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Exercer dans le privé

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Le dernier rapport de l’ONVS (Observatoire national des violences en santé) laissait peu de doutes quant à la hausse des violences envers les professionnels de santé. D’ordre général, la pénibilité du travail de soignant n’est pas assez reconnue alors que les infirmiers exercent dans des conditions de plus en plus délétères. C’est pourquoi plusieurs syndicats professionnels ont mis en place un Observatoire de la Souffrance Infirmière. Objectifs : informer les soignants sur leurs droits à titre individuel mais aussi recueillir des données fiables mettant en lumière leur situation réelle tant dans le secteur hospitalier que libéral.

« C’est quasiment devenu ordinaire de recevoir des coups quand on est soignant aux urgences »

Charge de travail, horaires intenables, augmentation de la violence dans les lieux de soins, manutention des patients, exposition aux produits toxiques et aux perturbateurs endocriniens, manque de valorisation… la pénibilité du métier infirmier provient de nombreux facteurs. C’est pourquoi, face à cette souffrance au travail restée trop longtemps tue ou insuffisamment entendue, différents syndicats se sont regroupés pour lancer un observatoire de la souffrance infirmière. Accessible à l’adresse souffrance-infirmiere.fr/, ce site internet donne accès à tous les infirmiers, quel que soit leur mode d’exercice, à un formulaire pour déclarer cette souffrance et la décrire.

  Des solutions existent pour parer aux violences notamment aux urgences. Séparer les salles d’attente pour ceux qui ont déjà été examinés et ceux qui viennent d’arriver, placer des téléviseurs ou former les agents aux attitudes à adopter pour casser les comportements agressifs 

Cet observatoire a été inspiré de celui existant déjà pour les médecins. Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI), Convergence Infirmière (syndicat libéral), le Syndicat National des Infirmiers et Infirmières Educateurs de Santé (Snies-Unsa Education) et le Syndicat national des infirmier(e)s conseiller(e)s de santé (SNICS-FSU) ont voulu apporter une "réponse syndicale" pour informer notamment les professionnels sur leur droits et les accompagner dans leurs démarches plutôt que de leur fournir une aide psychologique. Il existe déjà des plateformes pour les besoins individuels avec des psychologues. On considère que les problèmes ne viennent pas des individus mais des organisations de travail ou des impressions de mal faire, explique Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI. Par ailleurs, cette création d'un observatoire pour les syndicats vise également un aspect collectif qui permettra un suivi des statistiques pour dénombrer les différentes facettes ou éléments constitutifs de mal-être au travail. Par exemple, trois cas dans un même hôpital peuvent être découverts, au niveau d’une plateforme comme l'Association Soins aux Professionnels en Santé (SPS), on ne fera pas le lien. On traitera chaque demande individuellement. Ici on identifie trois alertes, et par conséquent qu’il y a un problème dans l’établissement. On est donc plus réactif et on peut saisir les tutelles comme l’ARS, souligne Thierry Amouroux.

 On s’est aperçu aussi que quand les professionnels n’arrivent plus à assurer les soins, ils n’ont plus la force de se retourner pour demander de l’aide !

Une souffrance bien présente mais un manque certain de données

Les données les plus claires sur la souffrance au travail des soignants proviennent jusqu’à maintenant de l’ONVS, mais malheureusement celles-ci restent incomplètes car la remontée des informations se fait par les établissements. D’après le dernier rapport, en 2018, une trentaine d'infirmiers ont été victimes d’agressions verbales et/ou physiques alors qu’en 2014, l’Observatoire avait comptabilisé 15 infirmiers agressés par jour. Ainsi, aujourd’hui, ce nombre a doublé ! De même, ces atteintes aux personnels ont généré 4 725 jours d’arrêt de travail et 513 jours d’incapacité totale de travail (ITT), ce qui fait de ces agressions la 4e cause d’arrêt de travail. La gravité des agressions aussi est en hausse. On est passé des insultes aux coups, précise le porte-parole du SNPI. Pourquoi une hausse de violence ? Apparemment, le reproche pour une prise en charge inadaptée représente la moitié des motifs d’atteintes contre 13% pour le temps d’attente.

Cependant, si un tiers des établissements publics a fait des déclarations de violences, Les structures privées ne sont que 4% à avoir participé à la récolte des données. Une sous-déclaration jugée effarante pour les syndicats. En parallèle, le secteur libéral est oublié alors que les soignants concernés se retrouvent seuls avec les patients à leur domicile.

Si on maltraite le soignant, en bout de chaîne, on maltraite la personne qui est au fond du lit : le patient

Une charge de travail intenable et une désillusion

Autre point négatif depuis 4-5 ans on observe un accroissement inquiétant de la souffrance au travail et des burn out par rapport au management, informe Chantal Chantoiseau, membre du SNICS. Selon les syndicats, 60% des infirmiers indiquent ne pas pouvoir exercer selon l’idéal qui les animait au départ, un écart qui engendre une souffrance éthiqueLes professionnels de santé sont de nature à porter certaines valeurs mais ils exercent dans des conditions de travail avec des sous-effectifs majeurs, ce qui créé une maltraitance institutionnelle et génère une souffrance pour les soignants, précise Thierry Amouroux. On note qu’une douzaine d’infirmiers se seraient suicidés depuis 2016, soit sur leur lieu de travail, soit en laissant une lettre explicite sur leurs conditions de travail qui ont motivé leur passage à l’acte.

En ce qui concerne les infirmiers de l’éducation nationale, le constat est plus ou moins identique, notamment au niveau de la frustration engendrée par le conflit entre les convictions personnelles et l’organisation institutionnelle. On suit les enfants durant leur scolarité mais on ne peut pas orienter un jeune vers un psychologue ou vers un ophtalmologue alors qu’il a un grand besoin de soutien ou de lunettes. On est obligé de passer par le médecin traitant quand il y en a un. C’est très frustrant, affirme Chantal Chantoiseau. Pour Patricia Adam, secrétaire générale adjointe du SNIES : on peut citer aussi toutes les tâches annexes qui ne sont pas dans nos missions mais qu’on nous ajoute, notamment des tâches administratives. Il y a aussi une grande pression quant au secret médical.

Un syndicaliste n’est pas un psychologue. Il peut faire appel à la loi

Comment ça marche ?

Par ailleurs, beaucoup d’étudiants en soins infirmiers ne viennent pas au bout de la formation initiale de 3 ans à cause de la surcharge et de la pénibilité du travail. Environ 30% des jeunes diplômés abandonnent dans les 5 premières années d’exercice. Pour Jérôme Malfaisan, infirmier en exercice mixte (à la fois salarié et libéral) et membre du SNPI, c’est aussi parce qu’ on les lessive assez rapidement et on fait tout pour qu’ils rentrent dans le moule. Parfois on se rend compte que le code du travail n’est même pas respecté. La plupart sont vite happés par le travail et ils ne savent pas forcément très bien quels sont leurs droits. D’où l’intérêt de pallier ce problème. Certaines personnes ont perdu un temps fou en ne se faisant pas aider, résume Chantal Chantoiseau. Pour certains, ce genre d’approche via un site de déclaration permet aussi de lever les barrières quant à l’image que les syndicats peuvent renvoyer.

Le professionnel en souffrance qui remplit une déclaration pourra ainsi être mis en relation avec un syndicaliste infirmier formé à cet effet. Si un soutien psychologique est nécessaire, il sera guidé vers une plateforme spécialisée.

Ainsi, le formulaire accessible à tous sur le site permet de déclarer de manière confidentielle mais pas anonyme car il faut pouvoir effectuer un suivi personnalisé via des intervenants dédiés qui ont été formés pour cela, explique Patricia Adam. En effet, les déclarants peuvent être recontactés, soit parce qu’ils en ont exprimé le souhait soit parce qu’ils ont évoqué des idées suicidaires ou affirmé ressentir un danger. Plus précisément, le dossier est envoyé en format pdf à un administrateur qui le transmet à un répondant. Ce dernier assure le suivi et met à jour le dossier en fonction des avancées et des retours du déclarant. Si un soutien psychologique est nécessaire, la personne sera redirigée vers une plateforme spécialisée à cet effet. Les données sont cryptées afin de garantir la sécurité et être en phase avec la réglementaion générale sur la protection des données (RGPD). Pour l’instant nous avons huit personnes formées à cet effet mais on ajustera en fonction des demandes. Ce sont des infirmiers et aussi des syndicalistes qui ont une connaissance du droit du travail. Et ils ont tous été formés à la question de la souffrance au travail, souligne Thierry Amouroux.

Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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