PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Clémentine, infirmière : « en faire toujours plus avec moins de temps... »

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Clémentine, infirmière à l'hôpital Saint-Louis à Paris dénonce ses conditions de travail dans une lettre ouverte adressée à Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP, qui souhaite réorganiser le temps de travail. Extraits choisis.

Clémentine, infirmière à Saint-Louis, lit sa lettre ouverte adressée à Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP.

Plus de 100 000 personnes ont écouté, en trois jours, la « Lettre d'une infirmière à Martin Hirsch » diffusée sur le site la-bas.org, où Clémentine, une infirmière âgée de 31 ans qui travaille à l'hôpital Saint-Louis dénonce des conditions de travail de plus en plus délétères. Elle souhaite ainsi faire réagir le directeur général de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). En voici quelques extraits :

Je vous invite à venir une semaine au moins examiner notre quotidien hospitalier avec sa charge de travail, son lot de violences, d'exigence, de souffrance, de fin de vie, de soins de palliatifs […] Venez à nos places, tenter de réparer les vivants […] Passez vos journées debout à courir sans avoir le temps de manger, ni même d'uriner […] Venez croiser le regard des mourants, trouver les mots juste pour les réconforter, eux, et leur proche […] Nos jours de congés nous permettent de nous éloigner de cette masse de souffrance, de prendre soin de nous et de nos proches […] Nous travaillons en général un week-end sur deux, voire plus. Nous ne comptons pas nos heures lorsqu'il faut rester plus tard pour gérer une situation de crise […] Je n'effectue pas des journées de 7h30, mais des journées de 8 voire de 9 heures. Tout cela pour soigner correctement […] Aujourd'hui, les services hospitaliers sont au mieux en surchauffe, au pire en crise […] Nous prenons soin de vos grands-mères atteintes de Parkinson ou d'Alzheimer, de vos oncles atteints de leucémie, de vos enfants atteints de drépanocytose […] Il y a quelques années, la durée de vie d'une infirmière à l'hôpital était de dix ans. Aujourd'hui elle est de 7. Cela vous questionne-t-il ? […] J'ai 31 ans, je travaille depuis cinq ans en tant qu'infirmière pour le service public. J'ai fait un burn-out […] Toujours plus de patients et toujours moins de temps […] Remettons le principal intéressé au centre de nos préoccupations : le patient […] Vous allez faire mourir nos compétences puisqu'on sera contraint d'en faire toujours plus avec moins de temps. Et c'est le patient qui va en pâtir. Le patient c'est vous demain, l'un de vos proches, votre bien aimé, vos enfants.

Pour écouter la lettre dans son intégralité (4'38)

Dans mon service, on s’aperçoit qu’on n'a même plus le temps de discuter avec les patients, nous sommes devenus des techniciens.

Des infirmiers désabusés

Cette lettre ouverte n'a pas laissé les soignants indifférents, les touchant droit au coeur et au coeur même de leur exercice. Les infirmiers mais aussi les aides-soignants rejoignent le point de vue de Clémentine. Ainsi, Audrey souligne le réalisme de ce texte. Je ne peux qu’être d’accord avec ces idées puisque je suis exactement dans la même situation (et j’ai en plus le même âge que l’auteur), indique-t-elle. Si seulement notre énergie était due à la charge de travail... Mais une grosse partie de notre énergie est dépensée pour palier des conditions de travail qui se dégradent : faire cinq étages pour trouver une couverture ou un oreiller, à l’heure des smartphones et des tablettes numériques, risquer la vie d’un patient parce qu’on n'arrive pas à déchiffrer la prescription d’un médecin qui n'en a rien à faire.... De son côté, Philippe, IADE, constate que les conditions de prises en charge des patients se dégradent, ainsi que nos conditions de travail. Nous sommes tous, avec nos familles, les patients de demain... Ces mesures détruisent le service publique hospitalier et maltraitent les soignants, eh oui !!! La maltraitance des soignants est devenue la nouvelle forme de management avec la complicité des gestionnaires et l’indifférence générale.... Mary, étudiante en soins infirmiers, avoue être très touchée par cette lettre. Je vois en stage que mes futur(e)s collègues en bavent à courir après du matériel qui manque ou après le temps nécessaire à du relationnel avec les patients. Elles courent, elles courent après une reconnaissance que seuls de rares patients ont. Elles ont le mérite d’essayer de nous former du mieux qu’elles le peuvent surtout à cause du temps qu’il leur manque. On manque de personnel soignant, cruellement... Et qui trinque ? Les patients et les familles à qui nous n'avons plus de temps à consacrer car nous devenons des robots à distribuer des soins.

Vous allez faire mourir nos compétences puisqu'on sera contraint d'en faire toujours plus avec moins de temps. Et c'est le patient qui va en pâtir. Le patient c'est vous demain, l'un de vos proches, votre bien aimé, vos enfants.

Je suis infirmière depuis 2 ans en CHU, j’adore mon travail, j’ai envie de le faire depuis que j’ai 10 ans mais il faut arrêter cette histoire de vocation, dénonce Fanny. Adorer son travail est essentiel pour être infirmière mais ce n'est en aucun cas une vocation. Cela peut être une passion mais cela ne doit pas nous empêcher d’avoir une vie à l’extérieur ! Dans ce cas, sous prétexte que c’est une vocation, nous pouvons faire des heures sup sans être payés, être maltraités moralement et dire merci... J’ai beau être une jeune infirmière, je suis en ce moment fatiguée de voir que les conditions de travail s’alourdissent, que nous ne sommes pas écoutés par les médecins et les administratifs... Je ne suis pas amère dans mon travail, j’essaie d’avoir une bonne conscience professionnelle, tente de garder le sourire malgré la lourdeur du travail et d’apporter de l’humanité au maximum dans les soins. Sans compter que lorsqu’on ne peut pas prendre le temps de bien s’occuper des patients. Il y a des jours où nous rentrons chez nous avec un goût amer et l'impression de ne pas avoir fait notre travail avec bientraitance, patience, écoute comme nous l’aurions souhaité. Dans ces moments, même en repos, ses pensées nous hantent, sans parler des fins de vie, de la souffrance... Il ne s’agit pas de râler pour râler mais de défendre notre profession pour à un moment dire STOP à la maltraitance des patients et des soignants par le système budgétaire de l’hôpital public ! Nous ne pouvons pas faire plus avec du moins, personne n’y a jamais réussi à long terme ! Si nous ne nous élevons pas contre ses réformes, qui le fera pour nous ? Devons nous nous résigner et nous dire c’est normal nous avons choisi ce métier, c’est une vocation, tant pis si je ne vis que pour l’hôpital ? Il ne faut pas oublier que nous travaillons auprès de l’humain mais que nous sommes aussi des êtres humains, nous ne pouvons pas, comme tout un chacun, être toujours au top de notre forme physique et morale, alors que notre pratique au quotidien en requiert !

Sur la page Facebook d'Infirmiers.com, le constat est le même. Les infirmiers ont été très émus par le témoignage de Clémentine qui pointe du doigt les problèmes de la profession engendrés notamment par la recherche de profit. Pour Gisèle, cette lettre ouverte est une belle vérité mais en tiendra-t-il compte ?  J'en doute... Tant qu'ils n'auront pas été confrontés à la réalité de notre métier, sur le terrain, ces gestionnaires nous oppresserons !. Fabrice déplore le fait que malheureusement, nos dirigeants n'ont que faire des considérations humaines. Les tableurs de leurs bilans ne savent ce qu'est l'altruisme. C'est navrant. L'avenir est bien sombre. Michel, qui a fait un burn-out, a bien tenté de changer les choses, en vain... J'ai donc tout laissé tomber, explique-t-il. Malgré ma souffrance, j'ai changé de profession ! Impossible de lutter tout seul... Il est très difficile réveiller les consciences....

Pour se faire entendre, les soignants de l'AP-HP (un appel syndical plus large appelant à la mobilisation de l'ensemble des hôpitaux) seront à nouveau dans la rue le jeudi 11 juin 2015 à 10h30 devant l'hôtel de ville de Paris. Cette fois, le cortège prendra la direction de l'Élysée afin que le président de la République prenne ses responsabilités face à ce bras de fer qui oppose depuis plusieurs semaines maintenant syndicats et direction de l'AP-HP. François Hollande entendra-t-il les revendications, les comprendra-t-il, et surtout, les prendra-t-il en compte en pesant sur les négociations ?

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Aurélie TRENTESSE Journaliste Infirmiers.com aurelie.trentesse@infirmiers.com @ATrentesse

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Commentaires (2)

loulic

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259 commentaires

#2

Contre les drogues, tout le monde peut agir.

Faut arrêter les débilités sur l'ODM.

L'ODM ne s'occupe pas des rémunérations des médecins. Les médecins ne sont pas plus payés à l'acte que les infirmiers.

WUCAN

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19 commentaires

#1

C'est à l'Ordre de s'occuper de nous !

De la même manière que l'Ordre des médecins à défendu les conditions de travail et d'emploi de ses membres en se battant notamment pour le maintien du paiement à l'acte, la liberté d'installation et de prescription, l'ONI doit prendre ses responsabilités et exiger des conditions de travail décentes qui permettent un exercice infirmier serein pour le bien-être des patients et une revalorisation salariale conséquente, (nous sommes payés à peine plus cher que des femmes de ménage, 1400€ en début de carrière c'est une honte !). Payés commes des femmes de ménage (avec tous le respect que j'ai pour cette profession, elle n'a pas notre niveau ni de formation, ni de responsabilité), considéré comme des femmes de ménage, Marissol Touraine à bien dit que les infirmiers n'ont pas besoin de reconnaissance salariale puisqu'ils ont celle des patients !
Réveillons-nous ! Faisons comme dans un pays nordique où toute la profession s'est mise en grève en même temps et à obtenu une augmentation de salaire net de 30% !