RECHERCHE

"Angers, terre de la recherche en soins"

par .

Cet article fait partie du dossier :

Recherche en soins infirmiers

    Précédent Suivant

A moins d'un mois de la deuxième édition des Journées francophones de la recherche en soins (JFRS) initiée par le CHU d'Angers, les 9 et 10 avril prochains, les trois "impulseurs" répondent à nos questions : qu'attendent-ils de ces Journées, pourquoi s'engagent-ils et dans quelles perspectives ? Comment se porte aujourd'hui la recherche paramédicale en France ? Donnons la parole à Yann Bubien Directeur général du CHU, Marie-Claude Lefort, Coordonnateur général des soins et Laurent Poiroux, Coordonnateur de la recherche paramédicale.

Infirmiers.com - Il est assez rare de voir un directeur de CHU qui s'engage autant pour valoriser la recherche paramédicale en soins. Angers en est donc devenu le coeur et un bel exemple à suivre ! Qu'est-ce qui anime et motive un décideur en ce sens ? Quelle est la valeur-ajoutée de sa démarche ?

Journées de la recherche à Angers

En avril 2013, plus de 500 professionnels de santé se réunissaient à Angers pour les premières journées francophones de la recherche en soins.Les 9 et 10 avril prochains, gageons qu'ils seront plus nombreux encore.

Yann Bubien, Directeur général du CHU d’Angers - J’en suis de plus en plus persuadé : la recherche en soins est une marque de progrès, elle va tout simplement dans le sens de l’histoire. Dans dix ans,  vous le verrez, tous les paramédicaux auront l’obligation, sinon de s’engager dans ces démarches, au moins d’y être sensibilisés. Cet enjeu, je l’ai perçu lorsque j’étais conseiller social à l’Ambassade de France en Grande-Bretagne, en 2009. J’ai eu l’occasion d’étudier l’implication des hôpitaux britanniques dans cette discipline. De retour en France, en 2010, j’ai voulu impulser ce même élan, en participant au lancement du premier Programme Hospitalier de Recherche Infirmière (PHRI) depuis le ministère de la Santé. A l’échelle des établissements de santé tels que les CHU, le développement de la recherche paramédicale passe nécessairement par un engagement fort et volontariste des Directeurs généraux. Sans une réelle politique d’établissement, cela ne peut pas fonctionner. Le CHU d’Angers que je dirige depuis 2011 a été à ce titre le premier à créer un appel d’offre interne pour la recherche en soins. Cette discipline est par ailleurs mise en valeur dans notre CHU puisqu’au même titre que la Direction des affaires médicales et de la recherche, nous avons dans l’organigramme une Direction des soins, de l’enseignement et de la recherche en soins.

Yann BubienFaire émerger de nouvelles figures professionnelles...

Dans dix ans,  vous le verrez, tous les paramédicaux auront l’obligation, sinon de s’engager dans ces démarches, au moins d’y être sensibilisés. (...) La communauté paramédicale a une priorité devant elle : mettre en œuvre des filières de formation sur la base de nouveaux modèles paramédicaux hospitalo-universitaires, avec l’émergence des figures professionnelles que sont les enseignants-chercheurs. Yann Bubien, Directeur général du CHU d'Angers

Infirmiers.com - Depuis 2013, date de vos premières Journées francophones de la recherche en soins (JFRS), il semblerait que les programmes de recherche en soins pour les paramédicaux progressent dans l'espace francophone et notamment ici en France, et que de nombreux soignants se les approprient, en initient, les présentent lors de congrès ou journées d'études dédiées. Comment analysez-vous ces démarches constructives qui font avancer les soins et leur qualité ?

Yann Bubien - Je participe à des colloques de façon quasi-hebdomadaire et il est rarissime de ressentir une envie et enthousiasme tels que ceux qui ont animé les congressistes des 1eres JFRS. Il y a un espace à investir, une discipline à s’approprier. Et je crois que les paramédicaux prennent de plus en plus la mesure de ce qu’il est possible de faire en comparaison, par exemple, avec la recherche médicale, pour apporter améliorer le parcours de soins et de santé.

Marie-Claude Lefort, Coordonnateur général des soins au CHU d'Angers - Ces démarches traduisent effectivement un intérêt grandissant de la part de la communauté paramédicale. Elles répondent aussi à une réalité nouvelle : les patients ont des attentes de plus en plus exigeantes car ils sont de plus en plus informés et éclairés sur l’offre thérapeutique et sur les caractéristiques de leurs pathologies. Avoir des pratiques professionnelles adaptées à cette société du savoir partagé est une obligation éthique pour chacun d’entre nous.

Infirmiers.com - Forts du succès de la première édition, en 2013, qu'attendez-vous les 9 et 10 avril prochains ?

Marie-Claude Lefort - Cette deuxième édition fait écho aux ateliers de recherche clinique de Giens, centrés sur l’innovation et l’évaluation de la recherche clinique. En 2013, après les 1es JFRS qui s’étaient déroulées à Angers, les ateliers de Giens ont été l’occasion de rappeler qu’une meilleure implication et une meilleure reconnaissance des personnels paramédicaux dans la recherche clinique étaient nécessaires. C’est sur ces recommandations que s’appuient le programme de nos deuxièmes Journées francophones de la recherche en soins.

Laurent Poiroux, Coordonnateur de la recherche paramédicale au CHU d'Angers - En organisant les JFRS 2015, le CHU d’Angers poursuit plusieurs objectifs. Il s’agit  avant tout d’œuvrer au renforcement de la qualité de la formation initiale et continue à la recherche. Ces journées seront également un lieu d’émergence d’initiatives visant à accroître les liens entre les professionnels investis dans la recherche, les acteurs de la formation et les industriels, souvent promoteurs d’innovations. En 2013, nous avions souhaité réunir un maximum de personnes attirées par la recherche en soins et le public avait répondu présent à cette première édition. Ces JFRS 2015 ont plus d’ambition car nous espérons, non seulement réunir la communauté des acteurs de la recherche paramédicale, mais nous souhaitons aussi participer à la pérennité de l’élan initié en 2013. Le CHU d’Angers veut faire des JFRS un espace de réflexion et de rencontres convivial et stimulant. Ainsi pour la prochaine  édition, nous avons pour projet de réfléchir ensemble aux enjeux de la  recherche paramédicale dans la performance du système de santé.

Marie-Claude Lefort

Des changements à impulser, ensemble...

Lorsque les soignants sont sensibilisés à la recherche dès la formation initiale, notamment par l’appui d’une formation universitaire, on augmente la proportion de soignants qui vont jusqu’au master. Et cela signifie ensuite, en toute logique, que plus de personnes iront jusqu’au doctorat. Il est clair que les pays anglo-saxons ont une longueur d’avance. Des journées comme les JFRS sont notamment là pour que tous ensemble nous repensions la façon dont il faut impulser ces changements. Marie-Claude Lefort, Coordonnateur général des soins au CHU d'Angers

Infirmiers.com - Votre thématique 2015 "Lien entre sciences et pratiques cliniques" interpelle. Elle induit l'idée d'une profonde mutation à venir des soignants de demain dont le rôle et la place dans l'amélioration des pratiques et ce, au bénéfice des patients, sera de plus en plus prégnante. L'idée est noble mais, en pratique, est-elle réalisable et comment ?

Yann Bubien - Elle ne pourra qu’être réalisable. La communauté paramédicale a une priorité devant elle : mettre en œuvre des filières de formation sur la base de nouveaux modèles paramédicaux hospitalo-universitaires, avec l’émergence des figures professionnelles que sont les enseignants-chercheurs. Et comme Marie-Claude Lefort l’a observé auparavant, les projets de recherche paramédicaux ne sont jamais déconnectés de l’activité du service. Les questions que se posent les soignants émanent de leur expérience du terrain, auprès de patients toujours plus informés.

Laurent Poiroux - Au CHU d’Angers, les projets de recherche infirmiers sont profondément liés aux expériences dans les services.  Et pour citer un exemple emblématique : l’établissement a recruté un patient-expert au sein de l’unité d’éducation thérapeutique du patient (ETP). Il s’agit d’une personne qui est suivie pour une pathologie et qui est également ingénieure en ETP, et aujourd’hui encore engagée dans un parcours universitaire en ETP. C’est une personne ressource, une hospitalière, que je suis amené à solliciter pour la coordination et les travaux de rédaction de projets de recherche. Ce fonctionnement est au cœur de cette logique de recherche en soins pour les patients et par les patients.

Infirmiers.com - Comment envisager la place dans les structures de soins de ces soignants de demain, ces "chercheurs" dont l'expertise clinique devra être validée et reconnue officiellement (quid des cursus universitaires et des filières en sciences infirmières par exemple ?) afin de mener clairement leurs missions de recherche, de les valoriser, les mettre en oeuvre et faire en sorte qu'elles soient reproductibles ici et ailleurs ?

Marie-Claude Lefort - Dans un article intitulé Nurses for the future publié dans le New England Journal of medicine, Linda Aiken écrit combien l’universitarisation de la formation était essentielle pour le développement de la recherche dans le champ paramédical. Elle montre notamment que lorsque les soignants sont sensibilisés dès la formation initiale, notamment par l’appui d’une formation universitaire, on augmente la proportion de soignants qui vont jusqu’au master. Et cela signifie ensuite, en toute logique, que plus de personnes iront jusqu’au doctorat. Il est clair que les pays anglo-saxons ont une longueur d’avance. En France, c’est toute une filière de formation initiale qui doit être repensée. Des journées comme les JFRS sont notamment là pour que tous ensemble nous repensions la façon dont il faut impulser ces changements.

Laurent Poiroux - Il y a une vraie prise de conscience de la nécessité de faire progresser la formation  initiale des professionnels paramédicaux en intégrant plus de références scientifiques, c'est-à-dire plus de données issues de la recherche. D’ailleurs, le Conseil international des infirmiers (CII) l’a annoncé dès 1999 : avoir une pratique soignante basée sur des références scientifiques est une obligation déontologique. Beaucoup de choses restent à construire mais l’attente d’une telle évolution est bien réelle chez les professionnels de la santé.

Laurent Poiroux

Pérenniser un élan initié en 2013... 

Au CHU d’Angers, les projets de recherche infirmiers sont profondément liés aux expériences dans les services. (...)  L’enseignant-chercheur hospitalo-universitaire issu des filières paramédicales est un vrai moteur pour amener les futurs soignants vers un parcours de soins toujours plus efficient et sécuritaire. (...) Ces JFRS 2015 ont plus d’ambition car nous espérons, non seulement réunir la communauté des acteurs de la recherche paramédicale, mais nous souhaitons aussi participer à la pérennité de l’élan initié en 2013. Laurent Poiroux, Coordonnateur de la recherche paramédicale au CHU d'Angers

Infirmiers.com - Le concept de recherche paramédicale, notamment de recherche infirmière, est souvent "mal perçu" par les infirmières elles-même qui voient-là un sujet loin de leur réalité de terrain jugée beaucoup plus pragmatique. De fait, le seul mot "recherche" en hérissent pas mal. Est-ce mal expliqué ? Quid de la formation initiale ?

Laurent Poiroux - « Mal perçu » n’est  pas le terme que j’utiliserai pour la recherche paramédicale. Mon sentiment est plutôt que les paramédicaux ont parfois l’impression que cette démarche est intéressante mais qu’elle est jugée trop difficile ou bien qu’ils n’ont pas tous les moyens nécessaires pour s’y investir. Ils disent manquer de temps, accéder difficilement aux revues scientifiques, ils ont parfois aussi la crainte de ne pas être habilités à mettre en œuvre les changements impliqués par les résultats de recherche. C’est notamment pour cela qu’il faut impérativement commencer à familiariser les professionnels du soin avec la recherche clinique. Le profil de l’enseignant-chercheur  hospitalo-universitaire issu des filières paramédicales tel que l’a évoqué Yann Bubien est une approche très stimulante. Ces professionnels, tout en ayant gardé leur expertise clinique seront plus habitués à la littérature scientifique, aux méthodologies de la recherche en soins. Ils seront de vrais moteurs pour amener les futurs soignants vers un parcours de soins toujours plus efficient et sécuritaire.

Infirmiers.com - Enfin, comment penser l'articulation des différents acteurs de soins à l'hôpital - mais aussi en libéral - impliqués dans des programmes de recherche pour que les expertises de chacun, reconnues, soient en synergie et s'expriment dans une belle dynamique sans guerre de clocher et en toute équité ? Quid des équipes pluridisciplinaires de recherche....

Yann Bubien - Effectivement, il est important que les projets de recherche aient une certaine cohérence entre eux et avec les projets médicaux et de soins des services, pôles et établissements dans lesquels ils sont ancrés. La mission de coordination de la recherche pour les professionnels paramédicaux, qui se développe dans de nombreux centres hospitaliers universitaires français, prend ainsi un sens particulier. Au CHU d’Angers, c’est Laurent Poiroux qui assume cette mission novatrice dans le paysage hospitalier. La place des patients dans le cœur de cette démarche de recherche est en, par ailleurs, une garantie de pertinence des actions entreprises. Il est en effet impossible d’envisager des projets qui soient déconnectés des attentes, des priorités des patients, particulièrement dans le suivi et le traitement de pathologies chroniques. Cette approche, relativement récente est probablement une des innovations qui aura le plus fort impact pour la recherche paramédicale dans les années à venir. C’est pour cette raison que les JFRS ont convié des chercheurs à débattre de cette thématique lors d’un atelier sur les innovations en matière de recherche.

• En savoir plus sur les Journées francophones de la recherche en soins 2015.

Creative Commons License

Propos recueillis par Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

Retour au sommaire du dossier Recherche en soins infirmiers

Publicité

Commentaires (2)

mickaelm

Avatar de l'utilisateur

141 commentaires

#2

(2)

en y regardant de plus près dans les pays où ces choses existent, les conclusions ne sont pas contestables :
un panel "d'experts" qui pour la plupart n'ont pas exercé très longtemps sur le terrain, pondent des analyses et des grilles qui s'inscrivent très bien dans la dynamique "performance et maîtrise des couts", sans pour autant être, globalement, plus efficace qu'ailleurs.
Le simple fait de pouvoir faire une maîtrise et un doctorat sans pratiquer pendant une certaine période est un contre sens à un métier comme le notre où l'expérience est un critère incontournable du savoir...

mickaelm

Avatar de l'utilisateur

141 commentaires

#1

scientifique ou non?

Il est assez surprenant que l'on puisse continuer à s'engager sur une voie, qui, si l'on s'en tient à ses principes directeurs (la collecte de données objectives et leurs interprétations), ne fait absolument pas la démonstration qu'elle soit ni judicieuse, ni souhaitable.
La soi-disant avancée tant et toujours mise en avant, des modèles anglo-saxons en est l'expression la plus parlante. Ces modèles de santé font partie des pires qui soit, en terme d'accessibilité, de continuité et d'efficience.
La question n'est pas de savoir s'il faut évoluer mais plutôt dans quel sens. Pourquoi mettre en parallèle évolution de qualité et études sup-sup, c'est à dire que le DE ne suffit plus, qu'il faut de surcroit passer un autre diplôme qui bien évidemment sera délivré par une institution convaincu du bien-fondé et de "l'incontournabilité" de celui-ci, réfléchir c'est bien à condition de le faire sur les chemins balisés par certains qui se seront auto-proclamés légitimes...y a t il des choses à améliorer? bien sûr... mais donne-t-on la possibilité aux infirmières en place de le faire?
mr Poiroux répond en partie à cette question, mais le lien qu'il fait ensuite avec l'enseignant chercheur est pour moi non pas une évolution mais plutôt un aveu de l'impossibilité actuelle pour les équipes de terrain de développer des savoirs.
La maîtrise, doctorat, etc, etc, etc,donc la pratique avancée, tendent dans l'idée de leur défenseur à dire que cela va améliorer la pratique infirmière, c'est une monumentale erreur, car en plus du fait de vouloir s'approprier des articles du décret de compétence, en y accolant le terme autonomie, (comme si on imposait son autonomie, surtout pour une profession avec des actes prescrits...), cela va surtout créer une grille de légitimité avec en bout de ligne, un transfert de l'autonomie des infirmières de terrain vers les "penseuses". Certaines personnes se défendent de telles intentions, on peut leur prêter une certaine bonne foi dans leur dire, mais ....