AU COEUR DU METIER

Dossier "Salaires" /3 : Comment décrypter les revalorisations de grille ?

Entre les annonces du gouvernement et la réalité, les niveaux de revalorisation accusent certains écarts. En cause, le calcul des traitements des agents, dans lequel entrent quantité de paramètres.

Pour les infirmiers de la fonction publique, difficile de s'y retrouver dans le calcul des revalorisations.

Près de 3 400 euros nets. Voilà ce que, selon les annonces faites par le gouvernement en avril 2021, pouvait espérer toucher un infirmier en soins généraux en fin de carrière, avant que ne soit annoncé le dégel du point d’indice. Mais en l’état, les augmentations de salaire, qui prennent en compte les revalorisations des grilles et l’octroi du complément de traitement indiciaire (CTI), paraissent pour certains bien loin de ce qui était attendu. De quoi interroger les professionnels destinataires de ces mesures salariales, à commencer par les infirmiers, déjà divisés sur leur pertinence. Suite de notre article «Dossier "Salaires" /2 : Où en est-on vraiment ?»

Le reclassement, source de confusion

C’est qu’en réalité nombre de paramètres entrent en compte dans le calcul de ces revalorisations : grades, échelons, indice, ancienneté au sein de la fonction publique, impact du reclassement… C’est une usine à gaz, propre à l’administration française, ironise Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Cela n’a aucun sens pour les soignants, qui ont du mal à s’y retrouver. Une difficulté d’autant plus grande que le Ségur a introduit une notion de reclassement pour l’ensemble des infirmiers, qui ont d’office perdu un échelon. Sans pour autant perdre en points d’indice majoré (voir encadré), grâce auquel est calculé le traitement d’un agent (et auquel s’ajoute d’éventuelles primes). La question des reclassements est compliquée parce qu’il faut tenir compte de l’ancienneté dans l’échelon », rapporte Nathalie Pain, secrétaire nationale de la CFDT-Santé-Sociaux chargée du suivi du Ségur.

Le raisonnement ne doit pas s’effectuer sur le court terme. C’est sur la durée que ça devient intéressant

Pour y voir plus clair, un exemple concret : un infirmier de grade 2 au dixième échelon, par exemple, s’est vu reclassé au neuvième au 1er octobre 2021. Pour peu qu’il ait cumulé un peu plus de 3 ans d’ancienneté dans ce dixième échelon, celle-ci étant bien reprise en intégralité lors de son reclassement à l’échelon inférieur, il peut espérer repasser au dixième échelon dès le mois d’août 2022, soit après avoir acquis les 4 ans d’ancienneté exigés pour cette évolution. Peut-être qu’au moment du reclassement, certains n’ont pas bénéficié d’une revalorisation importante, admet Nathalie Pain. Mais le raisonnement ne doit pas s’effectuer sur le court terme. C’est sur la durée que ça devient intéressant, d’autant plus que certaines durées d’échelons ont été raccourcies afin d’accélérer les avancements de carrière. Il est possible que des professionnels n’aient pas eu d’ancienneté dans leur échelon au moment de la mise en place du Ségur, et qu’ils auront donc à attendre 2, 3 ou 4 ans avant de passer à l’échelon supérieur, nuance-t-elle toutefois. À noter cependant que, pour chaque échelon, l’indice majoré a augmenté, parfois d’un ou deux points seulement, il est vrai, entraînant une hausse de salaire malgré le reclassement. L’échelon 10 de grade 2, par exemple, est ainsi passé de 627 à 685.  Il ne faut pas voir les revalorisations en termes d’échelons, mais bien en termes d’indice, résume Thierry Amouroux.

"Autant de revalorisations que de carrières"

Un indice, justement, qui varie selon la durée de carrière au sein de la fonction publique. Ainsi, une infirmière tout juste titularisée, et donc sans ancienneté, touche désormais, au minimum, environ 310 euros de plus (CTI compris) qu’avant la mise en œuvre du Ségur. En fin de carrière, le traitement d’un infirmier en soins généraux atteindra bien les 3 500 euros, mais à condition qu’il ait réalisé l’ensemble de sa carrière en tant que tel (avec reprise d’ancienneté s’il fait un détour par le privé). Pour Sylvie Pons membre du bureau fédéral de la CGT Santé et Action Sociale, le Ségur est surtout une avancée pour les jeunes, qui entrent ou vont entrer dans la fonction publique, mais c’est moins vrai pour les anciens. Pour autant, même s'il ne fait pas toute sa carrière à l’hôpital public, un infirmier avec 7 ou 8 ans d’ancienneté gagnera en moyenne 300 euros de plus qu’avant Ségur, compte Nathalie Pain. Enfin, rappelle-t-elle, le Ségur a permis d’allonger la grille de grade 2, passée de 10 à 11 échelons, offrant aux plus anciens une nouvelle perspective d’augmentation de salaire. Pour simplifier, il y a autant de revalorisations de grilles qu’il y a de carrières, règle Thierry Amouroux. Pour Sylvie Pons, néanmoins, ces revalorisations ne sont pas adaptées et n’ont été bonnes qu’à créer de la division entre les professionnels de santé. Et ce d’autant plus que, depuis, plusieurs primes ont été accordées à certains services, notamment pour les soins critiques, au détriment d’autres unités, creusant un peu plus les inégalités de salaires.

Calcul du traitement par indice majoré
Le traitement d’un agent est calculé en fonction de l’indice majoré (IM), lui-même dépendant de son échelon et de son grade, multiplié par la valeur du point d’indice. Celui-ci, après augmentation en juillet 2022, équivaut actuellement à 4,85003 euros. L’IM augmente en fonction des échelons gagnés au cours de la carrière du professionnel, chaque passage à l’échelon supérieur nécessitant un certain nombre d’années d’ancienneté dans l’échelon précédent. Un infirmier en soins généraux tout juste titularisé débute ainsi au premier échelon du premier grade, avec un IM de 390 ; tandis qu’un infirmier en fin de carrière, au onzième échelon de grade 2, bénéficie d’un IM de 722, soit 3 501 euros de salaires. Le traitement des infirmiers spécialisés est, quant à lui, calculé selon une grille spécifique.

Les heures de nuit, au cœur des prochaines revendications

Se pose enfin la question, toujours en suspens, des heures de nuit. Leur revalorisation était très attendue des professionnels de santé, mais n’a pas été inclue dans les premières mesures du Ségur. Au cours de l’été, le gouvernement a mis en place une majoration exceptionnelle pour travail normal de nuit et une autre pour travail intensif, dans un contexte de tension forte sur les services d’urgences. Une mesure loin d’être insuffisante pour les représentations syndicales. Pour nous, il ne faut pas augmenter de deux ou trois euros par nuit, ça n’aurait pas de sens, soutient Thierry Amouroux, pour qui l’heure de nuit doit être doublée par rapport à l’heure normale. Les heures de nuit souffrent en effet d’un véritable déficit d’attractivité, ce qui est normal parce qu’on sait que chaque année de nuit travaillée a une incidence sur l’espérance de vie, ajoute-t-il. Un constat partagé, cette fois, aussi bien par la CGT que la CFDT, qui constatent un besoin urgent de revaloriser ces heures, auxquelles s’adjoignent celles de week-end et jours fériés. Ce sont les deux chantiers de l’accord Ségur qu’il reste à mettre en œuvre sur le plan du salaire, conclut Nathalie Pain.

Retrouvez les autres articles de notre dossier sur les salaires :

- Dossier "Salaires"/1 : Pourquoi la France paie-t-elle si mal ses infirmiers ?

- Dossier "Salaires" /2 : Où en est-on vraiment ?

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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