CADRE

annales cadres paris 1999

 L'approche communautaire du dieu-santé

 (...) Si on parle de la santé, si elle est devenue une véritable obsession dans notre société, c'est que la santé est absente. Sans doute, le simple fait d'avoir consacré la santé comme « droit » est-il à cet égard symptomatique, du moins si l'on rejoint Baudrillard qui note que ce qui est élevé au rang de « droit » est toujours quelque chose dont on est privé.

La profusion des discours et des pratiques autour de la santé témoigne en tant que phénomène social que la santé n'est plus et donc, qu' en quelque sorte, la société est malade.

Constat, hélas, banal, mais qui donne à réfléchir sur notre préoccupation obsessionnelle pour la santé. Tout d'abord une telle préoccupation, à mesure qu'elle se fait plus envahissante, révèle la profondeur de plus en plus abyssale de notre malaise. Ensuite et surtout, à force d'en parler (cf. les slogans ambigus tels que « la santé, c'est l'affaire de tous »), nous rendons notre souffrance contagieuse (voir l'éducation à la santé qui commence par la prise de conscience de nos comportements à risque jusqu'alors insoupçonnés, ce qui entraîne angoisse, culpabilité, etc.). Une éducatrice à la santé m'expliquait dernièrement qu'après avoir enseigné ce qu'était une alimentation saine et équilibrée, certains enfants s'étaient retrouvés dans une situation intenable une fois retournés dans le milieu familial.

 La deuxième réflexion que l'on peut suggérer découle de la première. Il convient de se demander, en effet, quelle est cette maladie sociale qui fait de la santé une telle obsession ? Que la santé devienne une préoccupation ou une priorité ponctuelle à chaque fois que nous sommes touchés par la maladie, c'est là une attitude bien compréhensible dans la mesure où soudain une souffrance envahit toute notre existence. Mais que la santé devienne une préoccupation permanente (cf. les démarches préventives) quel que soit notre état de santé, cela pose question. On ne peut en conclure qu'une chose à savoir que nous souffrons non pas d'une maladie précise mais de la vie elle-même, de la vie réelle avec la finitude qu'elle implique.

La santé comme « droit », comme quelque chose qui nous serait dû, est ici aussi symptomatique. Si l'on entend par « droit à la santé », le droit à des soins et à un accompagnement, on ne peut qu'approuver. Si, par contre, le « droit à la santé » désigne le droit de vivre avec moins de maladie, de souffrance et de mort, ce qui en réalité veut dire sans maladie, sans souffrance et sans mort. si c'est cela que nous croyons nous être dû, alors nous sommes tous de facto des victimes de la vie (réelle).

Or, ce statut de victime, que l'on soit victime de sa culture, de ses mauvaises habitudes alimentaires ou autres, de son patrimoine génétique, etc. , engendre deux attitudes: d'une part, un ressentiment contre la vie, c'est-à-dire sa dévalorisation, son mépris (puisqu'elle est injuste avec nous), le comportement de fuite vers un ailleurs meilleur que cette haine suscite (les sectes qui exercent leur pouvoir entre autres grâce à l'exploitation de la notion de santé sont la caricature de cette première attitude). D'autre part. toute victime devant être dédommagée. un deuxième comportement apparaît qui consiste à réclamer des dommages et intérêts. Si nous sommes victimes de la vie, il va de soi qu'aussi longtemps que nous vivons, nous pouvons prétendre à des droits.

 A vrai dire qu'il y ait abondance économique ou récession. les responsables de la santé n'en feront jamais assez: d'où, sans doute, la multiplication des assurances auxquelles doivent souscrire les médecins pour se protéger de ce qui apparaît comme une erreur médicale par rapport aux attentes démesurées de leurs patients.

Bref, nous souffrons de prendre nos désirs pour la réalité. Dans son « Discours de la méthode », Descartes se demandait s'il était préférable de changer nos désirs ou bien l'ordre du monde. Notre société a opté, d'une façon générale, pour la transformation du monde et de la réalité afin de toujours mieux croire aux désirs. Sans doute est-il temps d'entreprendre un mouvement devenu aujourd'hui « contre-nature » qui consisterait à nous interroger sur nos désirs. Non pas « éduquer à la santé » mais « éduquer au réel » et donc aussi à la maladie et à la mort dans le sens où Montaigne disait « Qui apprend à mourir apprend à vivre ». Après tout, l'abus de santé fait partie de la santé. Il est vrai qu'un tel projet éducatif peut paraître choquant à une époque comme la nôtre qui cultive le déni de la mort et de tout ce qui rappelle notre trop humaine condition.(...)

Jean-Michel LONGNEAUX

Philosophe, assistant aux Facultés de Namur, Belgique

( L'approche communautaire du dieu-santé, Les politiques sociales, n°1 et 2,1997, p. 10-14 )

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