CADRE

annales cadres paris 2006 3

Crise des valeurs, valeur de la crise

 Il est souvent question de crise et de valeurs sans pour autant que soit précisé le sens que ces termes recouvrent réellement. Il est, en effet, du pouvoir pathogène des mots d'induire des certitudes à partir de termes génériques que chacun nourrit de ses propres représentations. Parler de crise des valeurs implique d'identifier celles concernées et de définir la crise qui les frappe à travers son origine, ses manifestations et ses conséquences. Poser le principe d'une valeur de la crise, qui peut s'entendre comme les enseignements à en tirer, suppose que la crise soit passée, ou tout le moins suffisamment avancée pour qu'une étude rétrospective en révèle les leçons. Mais une telle démarche implique de pouvoir situer, si ce n'est dater, le début de la crise. On perçoit aisément, en posant les jalons de la réflexion, que ceux-ci, loin de circonscrire la question, ouvrent plutôt sur un dédale. Si crise il y a, quelle est sa nature ? Peut-on réellement parler de crise des valeurs dans notre société, et quels sont ses rapports avec la santé ?

Il est toujours tentant de faire écho au discours ambiant sur des situations dont les manifestations les plus apparentes relèvent en fait de phénomènes à la fois de long terme et d'une redoutable complexité. Mettre la crise, comme les valeurs, en questions permet de porter le regard sur les mécanismes à l'ouvre en arrière-plan d'événements plus facilement perceptibles. Qu'en est-il de la notion de crise elle-même ? Celle-ci renvoie à une situation transitoire, de caractère soudain, qui s'amplifie pour atteindre un paroxysme avant de s'apaiser. Peut-on l'appliquer à la situation de malaise social que nous connaissons, aisément perceptible depuis de nombreuses années ? Les manifestations d'un « mal-être » dans notre société sont désormais anciennes et n'ont cessé de s'aggraver depuis les années quatre-vingts : crise économique (chômage de masse, croissance des inégalités), crise politique (effondrement de l'idéologie collectiviste), crise de la représentativité (perte de confiance dans les dirigeants, vote extrême), crise sociale (promotion de l'individualisme, irruption de la violence), crise spirituelle (désaffection des pratiques religieuses, renforcement des intégrismes). Il en va de même pour la notion de valeur qui varie selon les cultures et les époques. Ainsi l'honneur et la respectabilité étaient, il n'y a pas si longtemps encore, déterminants dans notre société. Ces valeurs n'occupent plus la même place aujourd'hui : c'est plutôt l'estime de soi et la réussite qui priment. Est-ce pour autant que l'honneur n'a plus de sens ou que la respectabilité devient sans objet ? Bien évidemment, non, mais le caractère pérenne des valeurs n'empêche pas que leur rang et leur affirmation reflètent les préoccupations de la société au sein de laquelle elles s'expriment.

Le rapprochement des crises et des valeurs met en évidence la nature instable du lien qui les unit. Qu'en est-il du travail, qui apparaît comme une valeur en baisse au moment où les crises économiques récurrentes devraient le porter aux nues ? Le chômage de masse l'a tout simplement désacralisé, favorisant le repli sur la sphère familiale et privée. L'idée de promotion sociale par le travail est disqualifiée par la précarité de l'emploi et l'émergence des travailleurs pauvres. Quel sens peut avoir la fierté ouvrière dans une société individualiste qui privilégie la conception et les services ? Cette question du sens est fondamentale dans la réflexion sur les valeurs. Elle se pose avec acuité dans le secteur de la santé où la relation au travail ne cesse de s'éroder face à l'évolution des métiers, les bouleversements sociaux, la réduction du temps de travail. Est-ce la santé qui est en crise ou l'environnement dans lequel elle se pratique qui la contraint à une adaptation allant à l'encontre de ses choix ? Plus en amont, l'égalité des chances, si souvent brandie, n'a plus de fondement et encore moins de réalité, alors que les inégalités se pétrifient : marginalisation scolaire liée à la maîtrise des savoirs, éviction de l'emploi face aux exigences de qualification, ségrégation sociale dans l'habitat. Qui peut encore espérer sortir du rang, s'élever par ses qualités personnelles, lorsque la compétition distribue les places au regard de stratégies scolaires et professionnelles aussi subtiles qu'inaccessibles pour beaucoup ? L'ascenseur social est en panne, répète-on à l'encan. à nouveau, l'hôpital est en première ligne, butoir du train des inégalités qui libère ses pathologies aux urgences et dans les permanences d'accès aux soins de santé : épuisement, dépression, troubles comportemental, malnutrition, maladies avérées par défaut de soins… A l'autre extrémité de l'échelle des valeurs, la fraternité, inscrite aux frontons de nos mairies, se délite dans l'individualisme qui régule aujourd'hui les rapports sociaux, mais la famille, elle, est plébiscitée comme creuset essentiel de l'épanouissement du couple et de l'individu, Face aux exigences de toutes natures auxquelles chacun doit satisfaire instantanément, l'apologie de l'autonomie, de l'individualité, traduit-elle une crise des valeurs ou s'agit-il d'une valeur montante, vitale à notre époque ?

Au regard des phénomènes économiques et sociaux qui concourent à déstabiliser notre société, la crispation sur les valeurs, brandies comme un paradis perdu, conduit à une impasse pour deux raisons. Tout d'abord, les valeurs quelles qu'elles soient n'ont pas disparu, ce sont leurs manifestations qui de transforment, s'affaiblissent ou surgissent. Ensuite, et c'est la question centrale, quelle place leur réserve notre société ? Quelle est la hiérarchie des valeurs aujourd'hui ? Pour que les valeurs puissent...

Prolongez gratuitement votre lecture !

Afin de vous proposer une information et des services personnalisés, certains contenus d'Infirmiers.com sont en accès limité. Identifiez-vous pour bénéficier gratuitement de l'intégralité des articles.

Se connecter
Mot de passe oublié ?

Créer mon compte

Vous n'êtes pas encore inscrit sur Infirmiers.com ? Créez votre compte en quelques clics. C'est gratuit !

M'inscrire

Publicité

Commentaires (0)