La publication de cette enquête en ce mois de décembre n’est pas anodine : elle intervient alors que le Haut conseil des professions paramédicales (HCPP) et le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) se sont prononcés sur l’arrêté et le décret qui cadrent le nouveau référentiel de formation. Celui-ci doit notamment permettre d’accélérer une procédure décidée depuis 2009, avec l’inscription du parcours de formation des infirmiers dans le schéma Licence-Master-Doctorat*, et enclenchée en 2019. Dans ce contexte, le Comité d’entente des écoles d’infirmières et des écoles de cadres (CEFIEC) a souhaité «documenter les dynamiques territoriales, les freins, les leviers et les attentes associés à cette mutation majeure du secteur de la formation paramédicale.»
Un "ancrage progressif" qui reste contrasté sur le territoire
Modèle de gouvernance et de pilotage, modalités de versement des frais d’inscription, création de départements universitaires en sciences infirmières…, l’enquête révèle un état d’avancement «très variable d’un territoire à l’autre» et des situations très hétérogènes. Sur les 132 IFSI (soit 44% des établissements) qui ont répondu, 66,7% d’entre eux indiquent que la co-construction avec l’université a déjà débuté, «confirmant l’ancrage progressif de cette collaboration».
81,8% des IFSI bénéficient d’une représentation universitaire dans leurs instances, signe d’une intégration progressive mais encore perfectible.
Pour autant, le pilotage de ce processus est marqué par la prédominance des universités: c’est le cas dans 52,3% des cas, contre 42% pour un pilotage incarné par les IFSI et 5% par l’Agence régionale de santé (ARS). «81,8% des IFSI bénéficient d’une représentation universitaire dans leurs instances, signe d’une intégration progressive mais encore perfectible», note ainsi le CEFIEC. L’enquête permet d’identifier plusieurs leviers qui accompagnent cette co-construction (volonté partagée, existence préalable de partenariats entre IFSI et université et complémentarité reconnue entre eux…) mais aussi des freins majeurs. Au premier rang desquels un «cadre réglementaire flou» du fait de l’absence de textes législatifs pour la guider. S’y ajoutent une «méconnaissance réciproque des cultures» universitaires et propres aux IFSI et le manque de moyens.
Une grande hétérogénéité des structures
Cette hétérogénéité s’observe également dans la structuration des études en sciences infirmières. 53,8% des IFSI se sont pas encore associés à un département ou autre structure au sein des universités. Certains territoires (Ile-de-France, Aquitaine, Alsace, Lorraine, Normandie et Rhône-Alpes) apparaissent bien dotés, tandis que d’autres, comme les territoires ultramarins, la Bourgogne, la Picardie ou les Midi-Pyrénées, auraient besoin de voir renforcer leur présence. Avec, de plus, une difficulté : une forte disparité «terminologique et organisationnelle au sein des universités» qui brouille leur identification. Elle révèle une diversité des modèles d’adossement aux universités qui pourrait compliquer l’accès à l’encadrement scientifique, à la recherche et au développement disciplinaire. Or, «la présence d’un DUSI est corrélée à une meilleure visibilité scientifique et à une intégration accrue de la recherche en soins», souligne le CEFIEC.
Des conventions mal définies
Enfin, même sur le versement des 178 euros de droit d’inscription à la formation, les établissements appliquent des pratiques différentes. Dans une courte majorité des cas (51,5% des répondants), ces frais sont payés à l’IFSI sans reversement à l’université. Mais ils peuvent également être adressés à l’IFSI avec reversement partiel (25,8%) ou intégral (13,6%) à l’université, ou bien versés directement par les étudiants à l’université sans rétrocession vers les IFSI (8,3%). Pour la part très minime restante (0,8%), ils sont versés directement à l’université mais avec rétrocession vers les IFSI. «La diversité des modalités reflète l’absence de cadre national générant des iniquités perçues», commente le CEFIEC, qui précise toutefois que la Direction générale de l’Enseignement supérieur et de l’Insertion professionnelle (DGESIP) et la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) prévoient «une harmonisation des conventions tripartites».
Certains IFSI signalent des droits universitaires théoriques peu effectifs, notamment pour le logement, la culture et la vie étudiante.
Les accès aux services universitaires très restreints ou absents
L’absence d’un cadre unifié pour l’universitarisation a des conséquences réelles sur les étudiants. Tous n’ont ainsi pas équitablement accès à l’ensemble des services que proposent les universités. Sur les 132 IFSI répondants, un peu plus de la moitié indiquent que leurs étudiants ont accès à la bibliothèque, aux services de médecine , à la restauration universitaire et aux services de loisirs, sports et culture. 46,2% des IFSI déclarent que leurs étudiants ont le droit de vote dans les instances, 41,7% (55 répondants) à l’aide sociale, et 35,6% (47 répondants) au logement. Et les étudiants de 13 IFSI n’ont tout simplement accès à aucun de ces services. «Certains IFSI signalent des droits universitaires théoriques peu effectifs, notamment pour le logement, la culture et la vie étudiante», précise le CEFIEC. Or l’accès à ces services est primordial ; c’est d’ailleurs l’un des combats principaux de la Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières (FNESI), qui rappelle qu’ils contribuent à lutter contre la précarité étudiante, première raison avec les stages de l’abandon de la formation. Et ce d’autant plus dans un contexte d’inflation et alors que, parallèlement, les coûts spécifiques de rentrée de ces étudiants demeurent élevés.
La piste d'une année commune en santé
Avec le processus d’universitarisation, se pose également la question d’intégrer une première année commune en santé avec les autres filières du secteur (médecine, maïeutique, odontologie, pharmacie, kinésithérapie). Là encore, la cartographie s’avère hétérogèn: 51,5% des IFSI sont implantés dans des départements où existe déjà une première année des études de santé, comptabilise le CEFIEC. Interrogés sur la mise en place d’une telle année dans leur établissement, 54,7% des IFSI s’y disent favorables.
À quoi cette première année en santé ressemblerait-elle? «Les répondants convergent vers un socle commun structuré» autour de 4 grands blocs: socles biomédicaux (anatomie, physiologie, biologie cellulaire, pathologies/sémiologie de base), cadre éthique et juridique (législation professionnelle et sanitaire, éthique, déontologie, droits des patients), santé publique et prévention (promotion de la santé, épidémiologie, déterminants sociaux), et compétences transversales (méthodologie de travail universitaire, compétences numériques, anglais, initiation à la recherche).
Le programme ambitieux des IFSI
Parallèlement, les IFSI esquissent une «vision ambitieuse et disciplinaire» du champ des sciences infirmières, qui s’articulerait là aussi de 4 blocs :
- Le raisonnement clinique, qui contiendrait démarche de soins, modèles et théories de soins, articulation théorie-pratique
- Les interventions infirmières, qui engloberaient les gestes théoriques, la surveillance clinique, la coordination de parcours et l’éducation thérapeutique
- Les soins relationnels, inclus dans le périmètre des missions infirmières au cours des débats sur la réforme de la profession, et dans lesquels sont listés la communication thérapeutique et l’accompagnement de la personne et de ses proches
- La recherche en sciences infirmières (pratique fondée sur les preuves, analyse critique de la littérature et évaluation des pratiques).
L’universitarisation ne se réduit pas un simple changement de statut. Elle implique une transformation profonde des pratiques pédagogiques, de la gouvernance et de la reconnaissance disciplinaire des sciences infirmières.
Les avantages d’une pareille mesure sont multiples, indiquent les IFSI répondants : «meilleure visibilité du parcours licence-master, attractivité du métier et du territoire, fluidité des passerelles santé, lutte contre déserts médicaux, développement de la recherche». Ce qui n’exclut pas des points d’attention majeurs, dont la crainte de manquer de moyens humains et de disposer de capacités d’accueil trop limitées, ou de risquer «une dilution de l’identité professionnelle.» Enfin, pour que cette première année en santé soit pertinente, les répondants insistent sur la nécessité de la faire s’appuyer sur un «véritable partenariat pédagogique» et une gouvernance partagée IFSI/université.
"Une transformation profonde" de la formation
L’intégration à l’université et l’évolution du référentiel de formation supposent la mobilisation de moyens dédiés pour qu’elles s’effectuent pleinement. Parmi les réponses des différents IFSI, le CEFIEC note notamment l’appel à construire des plans de formation à destination des formateurs, pour qu’ils actualisent leurs connaissances au regard des futurs attendus, et à prendre en compte les attentes spécifiques des IFSI. Surtout, les établissements relèvent que le processus suppose un fort investissement des tutelles – ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur – et, plus largement, de l’État. «L’universitarisation ne se réduit pas un simple changement de statut. Elle implique une transformation profonde des pratiques pédagogiques, de la gouvernance et de la reconnaissance disciplinaire des sciences infirmières», conclut l’organisation.
L’enquête menée par le CEFIEC auprès des IFSI de l’ensemble du territoire français s’est déroulée sur deux périodes de recueil : du 15 au 26 septembre, suivie d’une relance le 22 septembre, complétée du 27 octobre au 10 novembre 2025.
132 IFSI ont répondu, soit 44% de taux de réponse. Les régions, Ile-de-France (18), Hauts-de-France (16), Auvergne Rhône-Alpes (15), PACA (14), et Normandie (10) sont celles qui enregistrent le plus de répondants.
*À la suite des accords de Bologne, signés pour faciliter les équivalences de diplômes entre États de l’Union européenne et répondre aux enjeux de mobilité des professionnels.
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