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A lire - Le moindre mal

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De ce métier d'infirmière qu'il ne connaissait que très peu, François Bégaudeau lui rend un hommage vibrant de réalisme et touchant au travers du portrait d'une femme, Isabelle, constamment animée par la passion du soin. Bien des soignants s'y reconnaîtront et trouveront là matière à reconnaissance de l'usure qui est souvent la leur. Le 12 mai dernier, à l'occasion de la Journée internationale de l'infirmière, François Bégaudeau était invité à débattre autour de son livre via une web-TV organisée par infirmiers.com...

soignante infirmière fatigue

Au plus près de la pratique, François Bégaudeau fait le portrait d'une femme animée par la passion du soin

Au-delà du simple portrait d'Isabelle, infirmière en chirurgie au centre hospitalier de Figeac, l'écrivain François Bégaudeau, avec ce nouvel opus "Le moindre mal", paru au Seuil dans la collection Raconter la vie, produit une véritable "chronique sociale" d'un "personnel soignant" parmi tant d'autres. Isabelle avec ses spécificités personnelles, ses envies et ses déceptions professionnelles n'en est pas moins une travailleuse de la santé dans son environnement et qui évolue au sein d'une institution elle-même soumise aux mutations du système de santé.

En ce sens, les seules 74 pages de cet ouvrage font office de documentaire tant elles sont documentées, enrichies de détails très professionnels : les postes contractuels, la continuité du service, l'hôpital-entreprise et la T2A, la rentabilité, les suppressions de postes, les paradoxes de l'offre de soins et sa déliquescence, les conflits d'équipe, les diagnostics infirmiers, la fin de vie, les pratiques médicales, les grèves, les visiteurs médicaux..., mais aussi une certaine routine à "faire" qui use les organismes, bride les esprits, affaiblit les motivations à perdurer dans les métiers du soin sans réussir à casser définitivement le désir de soigner, bien que l'ébranlant beaucoup.

Plus c'est technique, plus elle s'épanouit. quelqu'un lui soufflerait qu'elle fait un boulot de technicienne, elle sourirait, flattée.

Isabelle a la foi en son métier, une foi inébranlable justifiée ainsi : Avec la cruauté réglementaire  de l'existence, il n'y a pas de position médiane, il faut la fuir ou la prendre en main. Elle la prendra en main. C'est ça qu'elle fera. A travers chaque patient, c'est son père un peu qu'elle soulagera.

Trentenaire sans enfant, Isabelle aime le challenge et ce, dès sa formation en Ifsi : Dans le domaine, tout l'intéresse. faire une toilette, prendre une tension, bouger un hémiplégique, changer un pansement, poser une sonde naso-gastrique. des gestes pour soigner et parfois guérir. Tout lui va, rien ne la rebute. La sensation inédite d'être à sa place lui fait tout drôle. Une fois diplômée, la jeune infirmière travaille dans un EHPAD, puis en chirurgie : un service ouvert à toutes les techniques, où la polyvalence des soignants est une compétence forte, où la pratique soignante d'Isabelle trouve matière à s'exprimer, parfois sans la moindre reconnaissance. Reste que la plupart des actes infirmiers ne sont pas actés. c'est-à-dire quantifiés. C'est-à-dire pris en compte dans la rémunération. Ils relèvent du zèle désintéressé et admirable. De l'immémorial esprit de sacrifice des femmes. (...) jusqu'à récemment, le personnel soignant était essentiellement composé de bonnes soeurs. c'est resté dans la tête des gens. L'épicier a un crayon sur l'oreille et l'infirmière des cornettes

Rétribuées en bonté divine, les bonnes soeurs ne comptent pas leurs efforts. Prosaïquement payée en euros, Isabelle les compte...

François Bégaudeau a une jolie expression pour dépeindre la prise de conscience naissante d'Isabelle à mettre un peu de distance dans son investissement à soigner l'autre. Il écrit ceci : comme elle débute dans le sport de prendre soin de soi, elle va y aller doucement. elle va choisir Figeac.  De son passage à l'EHPAD, on retiendra cette phrase, lapidaire : en quatre ans, j'ai pris dix ans, mais aussi deux arrêts de travail pour lumbago. Ses collègues et elle ont mal aux pieds...

Même lors d'un mouvement de grève suite à des suppression de postes, détaillé comme un reportage par l'auteur, Isabelle assure la continuité des soins avec "infirmière gréviste" inscrit sur sa blouse. Sur les 28 jours du mouvement, elle s'exprimera peu. Parler c'est pas trop son truc. Et parler d'elle, n'en parlons pas.

Le moindre malRestant au plus près de la pratique soignante, l'auteur nous met pour finir dans les pas d'Isabelle lors d'une journée, parmi tant d'autres, celle du 11 juin 2013 où dès 7 heures du matin, Isabelle prend son poste. Son écriture est hachée, quasi chirurgicale. Isabelle fait çi, puis ça, puis reçi, et reça. Elle va, d'un patient à l'autre, d'une tâche à l'autre, d'un acte à l'autre. Elle soigne, parle, communique, rassure, informe, écoute, plaisante, marche, court, répond aux appels, soulage, transmet... bref, elle travaille dans sa routine qui n'en est pourtant pas une et ce, jusqu'à 20 heures. Cette tension, le lecteur l'éprouve, la vit et la fatigue d'Isabelle, devient la sienne. Ce dernier chapitre est particulièrement bien vu de ce fait. François Bégaudeau le dit lui-même : même au rase motte de la vie, on peut produire du romanesque (...) Le métier d'infirmière est en effet assez romanesque car on a à voir avec des choses qui sont extra-sociales : la mort, la vieillesse, l'accompagnement, le soin qui est une valeur presque métaphysique. Qu'est-ce que ça veut dire prendre soin de l'autre ? De ce métier d'infirmière qu'il ne connaissait que très peu, François Bégaudeau lui rend ainsi un hommage vibrant de réalisme et touchant. Le portrait d'une femme constamment animée par la passion du soin. En effet, si sa solitude face aux malades s'accroît, son besoin de les soulager reste inébranlable. Bien des soignants s'y reconnaîtront et trouveront là matière à reconnaissance de l'usure qui est souvent la leur. Si régulièrement le mal est fait avec l'épuisement professionnel en ligne de mire, ce bel ouvrage, sorte de docu-fiction - la vie n'est certes pas un roman, mais un roman peut réellement servir la vie - rend justice avec finesse, précision, réalisme, empathie - et ironie parfois - à une de ces héroïnes du quotidien que l'on ne croise pas souvent dans la littérature. "Le moindre mal" leur fera donc le plus grand bien.

Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sinon, où irait le monde ? Isabelle comprend vite qu'une discussion médicale d'égal à égal n'est pas envisageable.

• Begaudeau F., Le moindre mal, Editions du Seuil, collection raconter la vie ; version papier : 5,90 €/e-book : 2,99 € ; raconterlavie.fr

A écouter pour en savoir plus

Ecouter en podcast sur France Culture dans l'émission La grande Table François Bégaudeau auteur du "Moindre mal" face à Thomas Lilti, cinéaste et médecin, du film Hippocrate ; un entretien croisé passionnant sur le monde soignant et ses acteurs.

Creative Commons License

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com

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Commentaires (6)

serge cannasse

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#6

c'est pas simple de réfléchir

@Dan65
beaucoup de gens regrettent "l'absence de réflexion" des infirmières, notamment sur les terrains politiques et syndicaux. je pense plutôt qu'il y a une difficulté de réflexion, qui n'est pas propre aux infirmières, mais largement répandue, en particulier dans les métiers dits de service. Plusieurs raisons en ont été avancées, dont l'une répond bien à ces professions : la difficulté d'articuler l'expérience quotidienne, personnelle, avec des analyses plus générales, tellement générales qu'elles semblent renvoyer à des sphères inaccessibles pour nous autres mortels (la réduction des déficits de l'État, par exemple). Il y a un gros effort d'analyse à faire pour passer d'une situation individuelle à une situation locale (un service, un hôpital) puis nationale, voire mondiale si on se lâche un grand coup.

Et surtout pour avoir prise. C'est le but des mots d'ordre ou des slogans, c'est selon. J'aime bien celui des NB3NP : une infirmière pour tant de lits selon le service. Ça oblige à discuter concret.

Je vais encore citer un auteur qui me semble important, Alain Ehrenberg, un sociologue. Il explique que nous sommes dans une société individualiste, ce qui ne veut pas dire une société où les individus sont égoïstes, mais où les problèmes collectifs sont d'abord abordés comme étant ceux d'individus particuliers : le "social" passe au second plan, particulièrement en France, où on accuse volontiers la "société" (faudra un jour m'expliquer ce que c'est) de tous les maux. C'est par exemple le thème de la souffrance au travail. Ça ne signifie pas que c'est une illusion, mais que c'est une façon d'aborder les problèmes communs qui comporte un risque : rester bloqué sur l'individuel (comme l'abord par le collectif a le risque inverse).

dan65

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#5

serge méfie toi

je l'ai déjà dit, mettre infirmier(e) et réfléchir dans la même phrase risque de te coûter cher. Et si en plus tu cites des auteurs, tu vas avoir des problèmes mon cher collègue...

serge cannasse

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#4

c'est pas gentil, j'enfonce le clou

"même au rase motte de la vie, on peut produire du romanesque (...) Le métier d'infirmière est en effet assez romanesque car on a à voir avec des choses qui sont extra-sociales." euh ...Monsieur l'Agrégé de Lettres : Balzac, Flaubert, Zola, ou plus près de nous Annie Ernaux ????

serge cannasse

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#3

vous êtes bien bon, Monsieur Begaudeau

Je suis embarrassé de lire des choses comme "Reste que la plupart des actes infirmiers ne sont pas actés. c'est-à-dire quantifiés. C'est-à-dire pris en compte dans la rémunération. Ils relèvent du zèle désintéressé et admirable. De l'immémorial esprit de sacrifice des femmes." Les féministes apprécieront. Les théoriciens comme Nadot se demanderont ce qu'on attend pour "acter" et constater que les actes sont loin de se réduire au compassionnel et au technique.

Sans compter que le style hâché m'énerve ; il est à la mode, mais il permet à bons frais de faire croire au lecteur qu'il est "dedans", comme dans le montage rapide de certains films ou séries télé.

Enfin, pour continuer à faire la mauvaise tête, affirmer "on a à voir avec des choses qui sont extra-sociales : la mort, la vieillesse, l'accompagnement, le soin qui est une valeur presque métaphysique" témoigne d'une méconnaissance abyssale de ce que nous a appris l'ethnologie ou la simple curiosité envers ceux qui ne sont pas nous. La mort, la vieillesse, l'accompagnement (encore un mot à la mode !) et le soin sont des préoccupations de tous les humains de toutes les sociétés dans tous les temps, ce qui ne veut surtout pas dire qu'ils s'y prennent de la même façon, voire ressentent exactement les mêmes choses. idem pour la "métaphysique", qu'il semble confondre avec le sentiment du sacré ou de dieu.

En bref, je ne lirai pas Monsieur Begaudeau, bien qu'il ait la grande bonté de se pencher sur le peuple.

loulic

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#2

Foi, dévouement, sous syndiquées et corvéables :

Malheureusement on se dit que la cornette a de beaux jours devant elle quand on lit ce genre de choses :

"bienvenue dans une profession où l'on a la vie des patients est entre nos mains.Où l'on a pas droit a l'erreur. Où l'on est en tous les jours en contact avec la souffrance (psychologique et physique), la mort, la vie, Avec les angoises, les attentes, l'agressivité des patients et de leur famille. Où l'on travail souvent en sous effectif, en horaire de quart (des matins commencer a 6h, des soirs finir a 21h15), en horaire de journée de 12h, où le planning du mois suivant est donné le 20 du mois, où l'on est rappelé (/sommé de venir) pour travailler a l'improviste parce que Martine est malade. Où l'on est sollicité sans arrêt par les médecins, les familles, les patients, l'administration, les étudiants (avec un nombre grandissant du fait de la nouvelle reforme de la formation). Où l'on travaille le jour, la nuit, un week end sur 2 (voir plus,ma femme a dû faire 4 weekends d'affilé cet été faute de personne au CHU dans son unité de soins intensif, à oui, elle est enceinte !) les jours fériés bien sur, noël, jour de l'an ( vie de famille ?). Où on entends jamais ses revendications parce qu’elle n'a pas de pouvoir de nuisance.( un infirmier ne peut pas quitter son poste et doublera son quart si besoin par éthique et respect envers le patient, et parce qu’il n'a pas le choix), et les instances dirigeante le sachant en profite bien. Où le burn out n'est pas une théorie. Pour une paye inférieur a un enseignant du secondaire que l'on entends beaucoup plus dans les médias pour une population inférieur en nombre. Une profession occupée par des femmes et hommes qui ont une vrai vocation pour travailler dans de telles conditions, sans réelles reconnaissances. Cette erreur tragique, nous rappelle combien le fil de la vie est tenue, et que nous le tenons dans notre main, chaque jour où nous nous levons pour aller travailler."

dan65

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#1

image d'Epinal

Je n'ai pas lu le livre, que j'achèterai peut-être, je commenterai donc l'article qui, encore une fois, enfonce les portes largement ouvertes de la "cornetterie". Isabelle ? Forcément une infirmière "s'exprimera peu. Parler c'est pas trop son truc". A croire que personne d'actif dans ce métier ne peut mettre des mots sur les maux et qu'il faut être un extérieur pour cela. Quelle image de la profession que cette infirmière qui "soigne, parle, communique, rassure, informe, écoute, plaisante, marche, court, répond aux appels, soulage, transmet...", voire qui porte une blouse infirmière en grève, mais qui ne réfléchit pas sur ses pratiques (d'ailleurs infirmière...réfléchir dans la même phrase...) et qui se pose en situation de soumission vis-à-vis du médecin à qui elle sauvera peut-être la mise, mais sans rien dire bien sûr.
Le portrait présenté nous ramène selon moi 100 ans en arrière. Soit il est réaliste pour certains lieux de soins et c'est à nous d'en faire autre chose, soit il se veut un joli placard publicitaire pour une profession qui peine maintenant à recruter... et qui connaît en plus le chômage !