ETHIQUE

Vieillir : âge d'or ou ruée vers l'or ?

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Ethique et soin

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Le vieillissement de la population est un enjeu de santé publique de taille, c'est un fait. Face à cela, on voit apparaître de nouveaux services et innovations destinées aux personnes âgées qui, déjà aujourd'hui, représentent une part importante de la population générale. Cependant on peut se demander si toutes ces avancées sont louables et favorisent le "bien vieillir" ou si elles sont juste le moyen de tirer profit de la situation ? Alexis Bataille, jeune infirmier en devenir, a entamé cette réflexion et nous la fait partager, nous l'en remercions.

 La silver economie est un modèle économique qui puise ses ressources d'un matériau noble : la personne âgée

Selon l'OMS, à l'horizon 2050, le pourcentage de personnes âgées atteindra environ 22 % de la population mondiale. A terme, cela représentera environ 395 millions d'individus ayant des besoins spécifiques en terme de soins, d'accessibilité, de désirs et de loisirs. En France, à l'aube de 2035, un français sur trois sera âgé de plus 60 ans et le nombre de seniors connaîtra une hausse de 80 % (Chiffre DARES).

Poursuivant une logique, face à cet enjeu de santé publique, une dynamique de marché se met en place. L'économie des seniors, appelée aussi "silver économie" depuis le début des années 2000, se développe ainsi de façon grandissante. Innovation à destination du troisième et du quatrième âge, investissement engendrant des emplois, apparition de nouveaux services... De nombreuses avancées positives émergent pour valoriser cette période de la vie jusqu'alors délaissée par la société. Cependant, des investisseurs chevronnés, tels que les promoteurs immobiliers, les assureurs, les organismes de prestations à domicile, ont flairé un tout autre enjeu économique : les cheveux argentés, c'est un business en or ! A l'époque actuelle où le monde du soin s'industrialise, la silver économie est-elle un cercle vertueux du bien vieillir ou est-ce un autre modèle économique profitant seulement de la gérontocroissance pour avoir le beurre et l'argent du beurre ? C'est, sans nul doute, une réflexion qui vaut son pesant d'or !

La silver économie est-elle un cercle vertueux du bien vieillir ou est-ce un autre modèle économique profitant seulement de la gérontocroissance pour avoir le beurre et l'argent du beurre ?

Quand l'argent dore les pilules et bien plus encore !

En plus d'être un enjeu cardinal de santé publique, le vieillissement est également un enjeu économique qui traverse de multiples marchés. L'allongement de l'espérance de vie implique une adaptation sociétale et cela a un impact transversal pour cette dernière qui doit faire évoluer en conséquence, et de façon continue, des secteurs majeurs de son activité comme les services, les infrastructures, les transports...

En 2013, un rapport du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective voit, de fait, en l'essor du nombre de personnes âgées, une opportunité de croissance pour la France et, toujours la même année, une filière "silver économie" est créée en 2013 par le Ministère de l’Économie et des Finances afin de rassembler l'ensemble des activités économiques et industrielles profitant aux seniors. De nos jours, près de 50 start-ups, identifiées comme étant des acteurs de la silver économie, se lancent vers l'immense défi du bien-vieillir en proposant, à terme, selon la Direction de l'Animation de la Recherche et des Statistiques, jusqu'à 300 000 nouveaux emplois pourvoyeur d'un généreux bénéfice de près de 130 000 milliards d'euros pour la France.

Avec une croissance attendue de 0,25 % point de PIB par an et une forte employabilité, les promesses de la silver économie ne pouvait donc pas être laissée pour compte par l'Etat. Conforté par les travaux 2019 du projet de loi « Grand âge et autonomie », portée par Agnès Buzyn, l'ensemble des parties prenantes à ce modèle économique a apprécié la farouche volonté politique de, selon la Ministre, "relancer une filière" pour laquelle se profilent de très beaux jours devant elle !

L'innovation mériterait d'être toujours le produit d'une co-construction cohérente avec l'ensemble des parties prenantes, personnes âgées en tête ainsi que les professionnels de santé, pour en améliorer la qualité et la pertinence.

L'argent rend fou... d'innovations à tout prix !

C'est un fait, le vieillissement entraîne de nouveaux besoins. Ainsi, les nombreuses start-ups, et entreprises d'innovations en santé, mettent les bouchées doubles pour proposer une gamme, toujours plus complète, de produits et services à destination d'un public âgé. Ces entreprises, en travaillant autour de trois pôles que sont l'adaptabilité, l’accessibilité et l'accompagnement, conforte l'aspect horizontal du bien-vieillir, c'est à dire couvrant de nombreux domaines de la vie quotidienne (tels que l'habitat, le numérique, les transports et les loisirs), pour se cristalliser autour d'une volonté commune : améliorer et maintenir l'autonomie de la personne âgée. Matériels d'aide au maintien à domicile, simplification du numérique et des appareillages informatiques, nouvelles thérapies de la maladie d'Alzheimer (ex : un espace « train » virtuel), création d'entreprise de nouveaux services à domiciles, E.H.P.A.D et logement connectés....

Le "ruissellement des innovations" souhaité par Arnaud Montebourg, le ministre en charge du dossier en 2013, est une réalité en 2019 ! Cependant, à trop vouloir baigner le nouveau monde d'outils et de matériels innovants à la pointe en matière de grand âge ne risque-t-on pas de ne noyer le poisson lui-même, à savoir, la personne âgée ? En effet, on constate que, même si des exceptions peuvent prouver le contraire, notre génération de personne âgée n'est pas encore la plus habituée aux technologies actuelles et semble, souvent, un peu dépassée par les usages de ces nouveaux équipements...

L'innovation à tout prix doit donc être encouragée car elle ouvre de belles perspectives pour nos futurs. Néanmoins, elle mériterait d'être toujours le produit d'une co-construction cohérente avec l'ensemble des parties prenantes, personnes âgées en tête ainsi que les professionnels de santé, pour en améliorer la qualité et la pertinence. Preuve en est que les entreprises en santé ne questionnent pas assez les usagers, beaucoup de produits et services "révolutionnaires" font flop peu après leur mise sur le marché faute de répondre aux réels besoins de la personne âgée.

Le "saigne-or" alias la poule aux œufs d'or !

C'est vieux comme le monde : "business is business" ! En quelque sorte, un univers impitoyable ! Par conséquent, au delà de l'aspect "vertueux" de la recherche d'innovation, d'autres entreprises se sont positionnés sur le créneau "senior" car c'est une classe d'âge qui consomme et dépense beaucoup d'argent ! Durée de la retraite plus élevée, au regard de l'allongement de l'espérance de vie, suscitant des désirs de loisirs et d'activités importants, soins et services à destination de la personne âgée toujours plus coûteux, élévation des frais bancaires et d'assurances qui s'envolent... Le senior est véritablement la poule aux œufs d'or du 21ème siècle ! Néanmoins, ce n'est pas une fatalité, il faut juste veiller à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et séparer le bon grain de l'ivraie car il existe des initiatives commerciales tout à fait satisfaisante à la manière de croisières réservées aux personnes âgées ou bien des prestations de très hautes qualités dans EHPAD....

En conclusion, l'innovation matériel et numérique ou l'offre commerciale soulève une autre problématique : le coût individuel. On le sait, malgré le fait qu'au niveau européen la France n'ait pas à rougir du niveau de vie global de ses personnes âgées, avec un retraite médiane supérieure à 1750 € net/mois, beaucoup de retraités, plus de 560 000 personnes, ne perçoivent qu'une prestation "minimum vieillesse" de 869 €/mois. Si ce n'est les retraités les mieux lotis, comment feront les autres pour profiter allégrement des plaisirs de cet eldorado promettant des lendemains qui chantent ?

Tout est argent en ce bas monde, la silver economie est un modèle économique qui puise ses ressources d'un matériau noble : la personne âgée. Se voulant être la formule par laquelle l'on pourra faire le pont entre vie active et retraite, entre autonomie et dépendance, tâchons d'être attentif à ce que cette économie du "bien-vieillir" n'enjambe pas trop rapidement les problèmes d'inégalités en voulant en faire disparaître d'autres ! Ah ! Si j'étais riche.... !


Etudiant en soins infirmiers en devenir (2019-2022)
Aide-soignant
@AlexisBtlle

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