AU COEUR DU METIER

Edito - Soigner à perdre la raison !

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Madame la Ministre, entendez-vous cette rumeur qui gronde, ce bruit sourd qui jaillit des entrailles de l'hôpital ? Percevez-vous les cris de colère de ceux qui y consacrent toute leur énergie ? Entrez, n'ayez pas peur, venez faire l'état des lieux avec nous, regardez les corps épuisés de ces malheureux qui oeuvrent jours et nuits pour maintenir en vie ce vieux mastodonte à l'agonie, intéressez-vous aux combats de ces désespérés en lutte avec l'impossible exercice qui consiste à  conjuguer le "plus de tout" avec le "moins que rien". Plus de patients, plus de qualité, plus de travail, plus d'efficience, plus d'efficacité, plus de rendement, plus de sacrifices... Moins de moyens, moins de personnel, moins d'argent, moins de lits, moins de temps…

Dépression Burn-out

Le constat est sans appel : les soignants sont épuisés et ce n'est certes pas une nouveauté. Et pourtant, il est question de les saigner encore un peu plus.

Ces quelques mots, j'aurais pu vous les écrire, Madame Buzyn… j'aurais également pu les adresser à votre prédécesseure et à ceux qui étaient en poste avant elle. J'ai cru en vous, je l'avoue. J'ai eu espoir que vous comprendriez le malaise qui pèse sur l'hôpital. J'ai bêtement imaginé que vous pourriez être non seulement une oreille mais aussi une voix, la voix qui porte nos revendications. J'ai pensé que, tout comme nous, vous aviez usé vos blouses dans ces couloirs aseptisés. Je me suis inventée une histoire dans laquelle nous avions la même vision du "prendre soin", le même sang qui coulait dans les veines. Je me suis lourdement trompée. L'habit ne fait pas le moine dit le proverbe… et je suis sans doute une trop grande rêveuse…

“L'hôpital public est en burn-out”, selon le président de la FHF. S'agit-il de l'hôpital ou de ceux qui y travaillent ?

Urgence Hôpital !

L'hôpital est moribond et avec lui, de nombreux établissements d'hébergement pour personnes âgées. L'hôpital est malade et lorsqu'il éternue, c'est le monde des médias qui s'agite autour du mourant. Ébahie, la France découvre alors l'ampleur de la catastrophe. Des services d'urgences qui ressemblent à des parkings à brancards où les patients attendent parfois des heures avant d'être vus et orientés ; des établissements pour personnes âgées où l'on parle de maltraitance institutionnelle ; des soignants à bout, pressurisés par un système basé sur le rendement qui mettent parfois fin à leur vie. Urgence sanitaire, situation de crise… En dix ans, le ministère de la Santé a réalisé 7 milliards d'économies sur le budget de l'hôpital public, 100 000 lits ont été fermés, le nombre des patients accueilli dans les services d'urgences est passé de 10 à 20 millions. L'hôpital public est en burn-out, selon Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France. S'agit-il de l'hôpital ou de ceux qui y travaillent ?

A propos de certains établissements pour personnes âgées, d'aucuns n'hésitent pas à parler d'univers concentrationnaire. Une qualificatif trash, brut de décoffrage qui nous ramène au temps des pyjamas rayés et des goulags ou, qui nous rappelle plus simplement les heures sombres des mouroirs d'antan… Il y a là de quoi mettre le feu aux poudres ! Qu'avons-nous fait des nos vieux, de nos pères, de nos mères, de nos aïeux ? Sent-on poindre un quelconque sentiment de honte ou de culpabilité dans les bureaux où tout se joue et se décide ? Que nenni, tout au plus voit-on quelques mines affectées qui crient haut et fort que tout cela est dramatique certes, mais qu'il faut "relativiser". La culpabilité et la honte, ce sont les soignants qui en font les frais.Telles des plantes vénéneuses bourrées d'épines, elles se logent au creux de leurs poings serrés et empoisonnent leur existence. Elles accompagnent chacun de leurs gestes un peu trop prestes, chacune de leurs paroles un peu trop brutales, chacun de leurs manquements... Elles les poursuivent jusque dans leur sommeil et font parfois de leur vie un enfer.

Fidèles à leur stratégie de transformation du système de santé, comprenez restrictions budgétaires..., le premier Ministre, Édouard Philippe et la Ministre de la Santé, Agnès Buzyn, proposent des solutions pour traiter ce mal qui touche actuellement les soignants. Pour eux, la santé a besoin que l’on prenne le temps de travailler à l’amélioration de ses conditions de vie au travail et de retrouver un sens à l’engagement. Traduisez, nous allons créer un énième organisme que nous appellerons l'Observatoire national de la qualité de vie au travail des professionnels de santé. Rappelons qu'en 2013, Marisol Touraine, alors ministre en charge de la Santé, annonçait la création d'un Observatoire National du Suicide rattaché à la Drees (Direction de la Recherche des Études, de l’Évaluation et des Statistiques). En 2016, elle déclarait Nous devons faire de la qualité de vie au travail des professionnels de santé une priorité politique, portée au plus haut niveau et présentait son plan Prendre soin des soignants dans lequel elle préconisait une formation des professionnels à la détection des risques psychosociaux et à la gestion des équipes ou comment vous démerder avec vos problèmes en une leçon…

Qu'avons-nous fait des nos vieux, de nos pères, de nos mères, de nos aïeux ? Sent-on poindre un quelconque sentiment de honte ou de culpabilité dans les bureaux où tout se joue et se décide ?

Burn-out, la Maladie d'Amour !

La souffrance des soignants serait-elle un fait nouveau dans le monde de la santé ? Il semblerait que non puisqu'en 2000 déjà, une étude publiée par l'office national des statistiques britannique (Office for National Statistics) révélait que les médecins et les infirmières britanniques avaient des taux élevés de suicide. Entre 1991 et 1998, les infirmières avaient un taux de suicide 37 % supérieur à la moyenne. Quant aux médecins, le taux était de 47 % supérieur à la moyenne pour les praticiens de sexe masculin et presque trois fois plus élevé  soit 185 % pour les praticiens de sexe féminin.

En 2003, La revue "Infokara" aujourd'hui devenue "Revue internationale de soins palliatifs" publiait un article sur la souffrance des soignants. A cette époque, 25 % en moyenne des infirmières actives de pays occidentaux présentaient un niveau élevé d’épuisement professionnel quels que soient le milieu de travail et la spécialité. Les médecins français n'étaient pas épargnés par cette vague de mal-être puisque leur taux de dépression et de suicide était nettement plus important que dans la population générale. La souffrance des soignants était alors perçue comme une situation préoccupante qui méritait d'être abordée comme un réel problème de santé publique.

RN4CAST, une des plus grandes études de la main-d'œuvre infirmière jamais réalisée en Europe menée en 2011. Les résultats de cette étude qui a analysé les données de 422 730 patients et de 26 516 infirmières et infirmiers dans 300 hôpitaux répartis dans neuf pays européens dont la Suisse ont montré que :

  • plus le nombre de patients pris en charge par une infirmière est élevé, plus le risque de mortalité augmente. Augmenter la charge de travail d’une infirmière de un patient fait progresser de 7% le risque de mortalité dans les 30 jours suivant une admission en chirurgie ;
  • 30% des infirmières interrogées se sentaient ou s'étaient senties épuisées ou fatiguées par leur travail.

Selon une étude du Cegos (Observatoire du monde des entreprises et de ses évolutions), le coût de la souffrance au travail, toutes professions confondues, était estimée à 20 milliards d’euros par an en Europe en 2015. En 2018, une enquête réalisée par l'Ordre National des infirmiers, révélait que 83% des infirmiers français s'avouaient vidés "très souvent" ou "parfois" émotionnellement par leur travail. Près d'un quart d'entre eux envisageaient "très souvent" de cesser leur activité, y compris les plus jeunes. La charge de travail et un rythme très soutenu dans leur activité sont les premiers facteurs de mal-être de la profession.

Le constat est sans appel : les soignants sont épuisés et ce n'est certes pas une nouveauté. Et pourtant, il est question de les saigner encore un peu plus. Une note de la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) récemment sortie d'un tiroir préconise de diminuer la masse salariale des hôpitaux publics de 1.2 milliard d'euros entre 2018 et 2020 soit l'équivalent de 30 000 postes. C'est vrai qu'il n'y a pas d'argent magique argumenterait notre cher Président de la République. Regarder les soignants tomber et s'en foutre...

La vie ressemble à une balançoire à la seule différence que nos dépressions deviennent plus sévères à chaque descente et que nous devons payer un prix plus élevé pour nos expériences à chaque remontée1

Note

  1. Herbert Freunberger, psychologue et psychothérapeute américain, premier à décrire le burn-out dans son livre "l'épuisement professionnel : la brûlure interne).
     

Cet article a été publié le 29 mai 2018 sur le blog de La Seringue Atomique que nous remercions de ce partage.

Références

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Commentaires (3)

hector2

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5 commentaires

#3

c’est vrai

C’est vrai, mais ils oublient que les cimetières sont pleins de gens indispensables comme eux !!

binoute1

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513 commentaires

#2

mais bien sur

j'ai quitté l'hopital public il ya bien longtemps car c'était déjà la merdasse; j'étais étudiante encore longtemps avant c'était déjà la merdasse.
Mais personne ne bouge "ben oui tu comprends, je peux pas laisser les patients/résidents sans soins/juste avec du personnel de réquis'..."

hector2

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5 commentaires

#1

changer le quotidien ?

Si l’on veut changer les choses, il faut avoir le courage de se battre.
Les étudiants et les employés de la SNCF commencent à s’unir, je pense que le personnel de la santé devrait les rejoindre afin d’être pris au sérieux, sinon tous ces mots ne donneront rien, comme d’habitude, car les élus au pouvoir ne se sentent pas réellement concernés.
De l’argent ?
Et l’évasion fiscale qui coûte 80 milliards d’euros par an ?
Le travail non déclaré qui en coûte 30 ?
Le gouvernement les combat-t-il vraiment ?
L’impôt sur la fortune diminué ?