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AU COEUR DU METIER

Soigner les soignants : la clé de leur longévité...

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« Quelle solidarité pour les soignants » Quels regards et quelles réponses apporter face à la souffrance croissante du corps sanitaire ? Quelles spécificités de prise en charge ? Comment soigner un soignant qui va mal ? Autant de questions débattues ce mardi 10 avril au sein du Conseil de l'Ordre des médecins qui réunissait des personnalités du monde hospitalier et un auditoire autour de cette problématique du mal-être des soignants et des pistes concrètes et surtout partagées de tous pour y remédier. Extraits choisis.

main, souffrance

A l'hôpital, en équipe, en exercice libéral, plus isolé, le soignant doit pouvoir compter sur la communauté à laquelle il appartient, une communauté constituée d' un million trois cent mille soignants qui, comme lui, ont choisi un métier difficile, l'un des plus exigeants en terme de résistance à la souffrance d'autrui mais également l'un des plus riche en humanité.

Soigner est-il un métier comme les autres ? Pas tout à fait, affirmons-le, et ceux qui l'exercent le savent bien. Si l'on écoute aujourd'hui les soignants, c'est la plainte qui domine, le mal-être, la perte des valeurs, la course contre le temps, l'épuisement qui gagne. Soigner rend donc vulnérable et expose celui qui a choisi la voie du soin à la souffrance. Ceci n'est en rien une révélation, c'est plutôt la fin d'une période où le dire n'était pas bienvenu, ou avouer ses points faibles était impossible, où l'image du soignant « tout puissant » devait être préservée à tout prix, y compris au prix de sa propre santé.

Aujourd'hui, les professionnels de santé sortent du déni, de l'omerta et avouent leur souffrance en toute humilité et l'assument. Comme l'a souligné Rachel Bocher, présidente de l'Intersyndicat national des Praticiens hospitaliers, lors de cet débat intitulé "Quelle solidarité pour les soignants ?" organisé par le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM), les soignants ne sont ni des Dieux, ni des Héros, plutôt des colosses et des colosses aux pieds d'argile. Ce sont des Hommes avant tout et leur humanité constitue le coeur de leur métier.

Pour Eric Galam, professeur des universités – UFR Paris VII , responsable du DIU « Soigner les soignants », un soignant a le droit d'être humain et en souffrance, il faut donc l'entendre, le prendre en considération et agir. Le dernier "Carnet de santé des Français et des personnels hospitaliers" réalisé par Odoxa pour la MNH (Mutuelle Nationale des Hospitaliers), le Figaro Santé et France Info en mars 2018, ne pointe pas autre chose. En matière de santé morale/mentale des personnels hospitaliers les résultats sont sans appel : ils sont plus malades et aussi moins satisfaits au travail que la moyenne des Français (-15 pts). Visiblement, très en colère, ils soutiennent massivement (87%) les mobilisations sociales comme celle du 22 mars dernier s’opposant à la réforme du service public.

Le « curriculum caché » du professionnel de santé englobe de nombreux éléments individuels : émotivité, engagement, ressources personnelles, prise de recul, réseaux professionnels, valeurs..

Agir, pour Patrick Bouet, Président du CNOM, c'est aujourd'hui une urgence. Nous ne pouvons plus ignorer la réalité, les réalités de terrain des professionnels de santé exposés du début de leur formation et tout au long de leur carrière aux difficultés, à la pénibilité, à la détresse. Les ordres professionnels sont de puissants acteurs de l'entraide confraternelle et nous devons mobiliser nos efforts, nos ressources pour agir et prendre soin de nos soignants. Une urgence à agir partagée par Patrick Chamboredon, Président de l'Ordre national des infirmiers (ONI) pour qui la mission d’entraide entre tous les soignants est une nécessité. Nous ne pouvons nous contenter à chaque suicide de professionnel de santé d’un seul communiqué de presse compassionnel. Il nous faut aller plus loin, trouver ensemble des solutions. Je souligne d'ailleurs la symbolique de cette expression des infirmiers et de leur mal-être rendue possible ici au Conseil de l’ordre des médecins ; une solidarité aujourd’hui indispensable entre tous les soignants. Eric Galam va plus loin encore, l'état de santé du soignant est un critère essentiel de qualité de la prise en soin des patients, une garantie pour un système de santé performant.

Cette "bonne santé" doit commencer dès la formation du futur soignant, dans les universités et les instituts de formation. Car, là aussi, il y a urgence. Urgence à écouter les étudiants se plaindre de leurs difficultés : mauvais accueil en stage, encadrement insuffisant, tutorat défaillant, harcèlement moral, conditions d'apprentissage proches du bachottage sans place à l'humain, passerelles en cas d'échec inexistantes... Les étudiants en soins infirmiers, les internes en médecine, les étudiants en santé au sens global l'expriment tous et le rapport que vient de rendre la psychiatre Donata Marra à Agnès Buzyn et à Frédérique Vidal va dans ce sens : comprendre et agir pour le "bien-être des étudiants" et trouver très vite des solutions. Et de rappeler que les étudiants en santé sont près de 350 000 et qu'ils représentent l’avenir de notre système de santé. Leur bien-être, leur qualité de vie sont une préoccupation centrale, à double titre. Pour Jean-Baptiste Bonnet, Président de l'Intersyndicale nationale des Internes (ISNI), les risques psychosociaux chez les étudiants en santé doivent se normaliser... c’est une urgence. Nous devons nous interroger également sur la question du sens, un sens qui se délite lorsque l'exercice devient trop compliqué, face à des obligations comptables loin des valeurs humanistes pour lesquelles le soignant s'est engagé. Nous revendiquons le droit à être des professionnels de santé heureux ! Un droit que tous les soignants et professionnels de santé revendiquent aujourd’hui et un devoir pour les tutelles qui doivent y veiller .

La mission d’entraide entre tous les soignants est une nécessité. Nous ne pouvons nous contenter à chaque suicide de professionnel de santé d’un seul communiqué de presse compassionnel.

Cependant, chacun est d'accord pour affirmer que prendre en charge un soignant en souffrance relève d’une démarche professionnelle qui ne peut s’improviser. Il faut garantir la confidentialité des dossiers de prise en charge afin de ne pas fragiliser plus encore le soignant déjà en difficulté, agir sur tous les territoires et zones d'exercice. Savoir l'écouter mais surtout l'orienter, ne pas stigmatiser cette faiblesse qui peut n'être que passagère mais aussi savoir, via des ressources dédiées, lui laisser entrevoir des portes de sortie, de répit à sa souffrance. Il n'y a pas de honte à flancher, et ce que le soignant dit souvent à ses patients, il doit s'autoriser à se l'entendre dire quand la nécessité s'impose.

Cette matinée d'échanges était donc l'occasion d'annoncer la mise en oeuvre du PASS, dispositif national d'entraide pour tous les soignants. L’Ordre national des infirmiers, l’Ordre national des Médecins ainsi que 7 associations et structures historiques d’aide aux soignants* lancent en effet pour la première fois ce dispositif innovant avec en son coeur le 0800 800 854, numéro de téléphone unique disponible 24h/24, 7j/7 pour tous les professionnels de santé en détresse, quels que soient leur spécialité ou leur mode d’exercice, sur tout le territoire. En favorisant la prévention et la prise en charge le plus en amont possible, Le PASS, tout comme l’Association Soins aux Professionnels en Santé, qui s’est beaucoup penchée sur la question, notamment, des suicides des soignants, devrait permettre de préserver le « capital soignants », espèrent ainsi ses artisans. 

L'ONI s'est emparé du PASS avec comme slogan "Solidarité Ordinale Infirmière : pensez enfin à soi". Les infirmiers qui appelleront le numéro unique d’aide aux soignants seront en contact avec des psychologues cliniciens formés et pourront, en fonction de leur demande :
• bénéficier d’un soutien psychologique (épuisement professionnel, burn-out, détresse psychologique…) ou d’une orientation vers un service hospitalier dédié à la prise en charge des soignants, voire d’une prise en charge d’urgence si la situation l’impose (en cas de risque de suicide notamment) ;
• être réorientés vers le Conseil départemental de l’Ordre des infirmiers : violence, agression, litige avec un confrère, un patient, ou sa hiérarchie, difficultés financières…
• être réorientés vers les services de l’Ordre national des infirmiers : questions de déontologie, questions juridiques, administratives, réglementaires...

Le Président de l'ONI l'exprime, nous mettons en oeuvre ce dispositif national d’aide aux soignants dans lequel il est pleinement impliqué. Nous connaissons les difficultés des quelques 600 000 infirmiers exerçant sur tout le territoire et agissons au quotidien pour les conseiller, les défendre, et les représenter notamment auprès des décideurs publics. L'enquête que nous venons de réaliser révèle que près de 22% des infirmiers envisagent de quitter le métier [cf. encadré ci-dessous]. Il était indispensable de promouvoir ce numéro unique d’aide aux professionnels de santé et d’apporter des réponses efficaces en fonction des différentes situations. L’avenir de notre système de santé passe aussi par le bien-être des infirmiers et nous en sommes tous d'accord.

Cependant si agir sur les conséquences du mal-être des soignants est indispensable, agir sur les causes l'est tout autant. De fait, Patrick Chamboredon invite également les pouvoirs publics à mieux considérer l’épuisement professionnel des soignants et le risque qu’il présente pour les patients. Il est indispensable de renforcer certaines normes, et notamment de mettre en place des ratios (nombre maximum de patients par infirmier) afin d’assurer une prise en charge de qualité et en toute sécurité. Pour garantir l’avenir de notre système de santé, il faut considérer avec plus d’attention les conditions de travail des soignants, et notamment le rôle à la fois majeur et singulier des infirmiers

Dépression, épuisement professionnel, mal-être : quelle réalité au sein de la profession infirmière ? 

C'est l'étude que l'Ordre national des infirmiers a mené du 30 mars au 7 avril 2018 auprès des membres inscrits au tableau et dont l'adresse mail de contact est disponible (212 000 adresses mails). 18 653 infirmiers ont répondu au questionnaire auto-administré qui comprenait 25 questions aux réponses obligatoires.  Les répondants sont à leur très grande majorité des infirmiers diplômés d’Etat -12,19% déclarent cependant une spécialité- et on note également une forte proportion d'infirmiers libéraux.

A la question de savoir ce qui est le plus facteur de mal-être dans l’exercice professionnel, la charge de travail ressort très nettement comme étant le plus important facteur. Pour 79,4% des répondants il est un facteur important ou très important. Viennent ensuite les violences et l’agressivité qui affectent le plus les infirmiers (57,46% jugeant important voire très important ce facteur), puis les aspects financiers mais suivis de près par les choix éthiques et déontologiques (48,81% jugeant ce facteur important voir très important dans la raison du mal-être ressenti). Chez les libéraux et en exercice mixte, si la charge de travail arrive en tête des facteurs de mal-être, la hiérarchie est un peu différente : les aspects financiers passent devant les violences et l’agressivité et les relations avec les organismes de sécurité sociale se placent quasiment au même niveau que les violences.

Les symptômes de l'épuisement professionnel sont très visibles. Il y a d’abord les répercussions du travail, son rythme (ou son arythmie…) et ses conditions qui affectent souvent la vie sociale, la vie familiale, la santé. Parfois aussi l’efficacité professionnelle et les finances. Il ne ressort pas en revanche une répercussion marquée sur la consommation de substances. Mais aux questions, classiques dans toute évaluation du syndrome de burn-out, les répondants apportent hélas les éléments permettant de qualifier l’évidente présence d’un fort épuisement professionnel chez les infirmiers quel que soit le mode d’exercice. 43,23% des répondants déclarent très souvent se sentir à bout au terme de la journée de travail et une quasiment identique proportion (42,44%) déclarent se sentir fatiguée le matin avant d’avoir à affronter une autre journée de travail. 37,01% déclarent se sentir très souvent émotionnellement vidés par leur travail et 45,83% quelques fois ce qui signifie que 82,84% ressentent parfois voir souvent ce vide. Donnée inquiétante par ailleurs, 21,64% des répondants envisagent de cesser leur activité d’infirmière très souvent. 17,17% chez les jeunes de 21 à 29 ans notamment ! La dépersonnalisation ne touche très souvent que près de 11% des cas et l’idée suicidaire moins de 2% très souvent mais tout de même 7,20% parfois.

Sur les 18653 répondants, 11777 ont répondu ressentir « très souvent » au moins un des symptômes d’épuisement professionnel cités dans cette question, ce qui représente 63% des infirmiers. Près de 25% des répondants déclarent avoir déjà consulté un psychiatre ou un psychologue en lien avec le travail. 20% sont fumeurs réguliers voire très réguliers, en revanche les consommations d’autres substances sont faibles. Mais 65,13% des infirmiers ont renoncé dans les deux dernières années à s’absenter pour maladie alors même que leur état de santé le justifiait.

32% des répondants se sont dits prêts à utiliser le service d’une plateforme téléphonique d’écoute si un tel service était proposé.

Il n'y a pas de honte à flancher, et ce que le soignant dit souvent à ses patients, il doit s'autoriser à se l'entendre dire quand la nécessité s'impose.

A l'issue de cette matinée de réflexion, l'affirmation de début est plus que jamais vérifiée : le soignant est une personnes comme toute autre, avec des états d'âme qui l'exposent au mal-être, à la souffrance, à la perte de confiance en soi, en ses pairs et envers un système de santé et des politiques qui le malmènent. La souffrance psychique n'est-elle pas une réalité incontournable de la nature humaine d'autant plus lorsque la proximité avec la maladie, la mort, la douleur sont quotidiennes ? Bien sûr, l'heure n'est pas à la généralisation, tous les soignants ne vont pas mal, tous les soignants ne sont pas épuisés. Il semblerait même, et il ne faut pas oublier de le dire, que la très grande majorité d'entre eux se pense en bonne santé.

Il n'empêche que le soignant doit être sensibilisé à la fragilité liée au métier dès son entrée en formation et accompagné tout au long de sa vie professionnelle. Sa capacité à prendre soin de lui-même doit être renforcée dans une recherche d'équilibre permanente. Sa lucidité, sa propension à se questionner et à questionner son métier sont des valeurs ajoutées qui, loin de le fragiliser, le renforceront dans sa pratique. A l'hôpital, en équipe, en exercice libéral, plus isolé, il doit pouvoir compter sur la communauté à laquelle il appartient, une communauté constituée d' un million trois cent mille soignants qui, comme lui, ont choisi un métier difficile, l'un des plus exigeants en terme de résistance à la souffrance d'autrui mais également l'un des plus riche en humanité. Eric Galam a conclu par cette maxime de Hillel Hazaken qui souligne toute l'importance de la communauté : "Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si ce n'est pas maintenant, quand ?" Une maxime que chaque soignant devrait avoir en tête à tout moment de son existence, pour lui et envers ses pairs.

*Le Pass a été développé en lien étroit avec le Consel National de L’Ordre des Médecins (CNOM) par sept associations et structures référentes d’entraide pour les soignants : AAPMS : Association d’Aide Professionnelle aux Médecins et aux Soignants ; APSS : Association pour les Soins aux Soignants ; ARENE : Association Régionale d’Entraide du Nord Est ; Le réseau ASRA : Aide pour les Soignants en Rhône-Alpes ; ASSPC : Association Santé des Soignants de Poitou-Charentes ; ERMB : Entraide Régionale des Médecins de Bretagne ; MOTS : Médecin Organisation Travail Santé.

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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