AU COEUR DU METIER

Edito - "On ne peut pas travailler avec son coeur quand on en a plein le cul !"

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Compétences infirmières

L'affirmer, sans aucun doute, une fois de plus. Le dénoncer avec une question récurrente : jusqu'à quand et pour quel résultat ? L'écrire et le marteler : le secteur de la santé souffre et les professionnels de terrain plus encore. En cette rentrée 2017, on retrouve les mots qui fâchent et qui font mal : souffrance, mal-être, attentes, malentendus, déceptions... Le coeur n'y est plus. Infirmiers, étudiants en soins infirmiers, aides-soignants, internes… ils expriment haut et fort le malaise hospitalier et au-delà les problématiques toutes aussi préoccupantes liées à l'exercice en Ehpad ou en secteur libéral. La « surchauffe » est partout et les métiers du soin décriés par les professionnels eux-mêmes qui ne se reconnaissent plus dans l'exercice que les nouvelles organisations managériales leur imposent.

Le coeur brisé le coeur n'y est plus

Le coeur n'y est plus, les cadences s'accentuent, les priorités comptables priment sur la promesse d'humanité, les valeurs du soin, malmenées, poussent les soignants au bout de leur résistance.

Le coeur n'y est plus. Pour l'illustrer, Charline, infirmière libérale, a le sens de la formule. Dans son ouvrage « Bonjour, c'est l'infirmière ! » elle l'écrit sans détours : on ne peut pas travailler avec son coeur quand on en a plein le cul !. Un peu trivial, certes, mais parlant, assurément. Le secteur libéral n'est guère plus enviable que le secteur hospitalier même si les contraintes d'exercice, bien différentes, peuvent être tout aussi délétères : tracas administratifs par exemple et autres incohérences liées à une nomenclature qui ne demande qu'à être enrichie…

Au coeur de l'hôpital, le coeur n'y est plus, non plus. Les soignants voient leurs conditions de travail de plus en plus déliquescentes. Les cadences s'accentuent, les priorités comptables priment sur la promesse d'humanité, les valeurs du soin, malmenées, poussent les soignants au bout de leur résistance. Ils souffrent, s'usent, mettant en danger leur équilibre mental. Une infirmière le crie : "À 53 ans, après une trentaine d’années d’exercice de nuit et aujourd’hui à temps plein sur un temps de travail de 12h, je suis une infirmière claquée, exténuée. Certains préférent s'arrêter en quête d'un ailleurs - le secteur libéral, par exemple ou carrément une reconversion radicale - quand il ne s'agit pas d'un arrêt beaucoup plus brutal car définitif en mettant fin à leurs jours.

Les soignants, au bout de leur résistance, souffrent, s'usent...

La situation n'est pas nouvelle, depuis de nombreuses années, la communauté infirmière dans son entier le dit, l'écrit, le crie, manifeste… et s'impatiente. Le discours qui motivait le dernier grand mouvement professionnel de novembre 2016 était clair : « La dégradation des conditions de travail et d'études entraîne un mal-être et une souffrance profonde de la profession dans son ensemble associée, dans les établissements, à une gestion des ressources humaines déplorable, sans aucun respect des soignants ». Près d'une année après, rien n'a changé ou que très peu de choses, les beaux discours induits par la Stratégie nationale de la qualité de vie au travail - lancée par Marisol Touraine en décembre 2016 - n'ont pas calmé les maux de la communauté soignante. Si l'arrivée d'Agnès Buzyn, nouvelle ministre des Solidarités et de la Santé, a suscité de nombreux espoirs, qu'en est-il aujourd'hui ? Issue de la société civile,  connaissant très bien le milieu hospitalier et de la santé, et malgré de nobles motivations,  il y a fort à parier qu'elle va très vite être dépendante de la technocratie liée à l'exercice du pouvoir…

La situation n'est pas nouvelle, depuis de nombreuses années, la communauté infirmière dans son entier le dit, l'écrit, le crie, manifeste… et s'impatiente.

Oui, répétons-le, le coeur n'y est plus. Les étudiants en soins infirmiers ont fait entendre bruyamment leur mal-être en publiant les résultats d'une enquête édifiante, pour ne pas dire terrifiante sur leurs conditions de formation et les dommages qu'il en résulte. Santé physique et morale en péril, conduites à risque, envie d'abandon…  le message est clair : Il faut panser  et repenser la formation !. Soyons logique, comment des soignants en souffrance, eux-mêmes malmenés dans leur quotidien, peuvent-ils trouver les ressources nécessaires pour former au mieux les infirmiers de demain ? Les projections sont même particulièrement éprouvantes lorsque l'on entend les témoignages des infirmiers ou aides-soignants exerçant en Ehpad où la situation est encore pire en terme de dégradation et pas que des conditions de travail. Les soins à nos aînés méritent pourtant le meilleur et le secteur pourtant en forte potentialité d'emploi peine à recruter, y compris des jeunes médecins. Quand l'hôpital ressemble à l'usine, là encore, le coeur n'y est plus. Les projets organisationnels qui consisteraient à vouloir octroyer, via les protocoles de coopération, des tâches médicales aux infirmières afin de palier la pénurie des médecins à venir est loin de faire l'unanimité… L'urgence est plutôt la valorisation de ce que font les infirmiers avant d'accroître leur niveau de compétences hors de leur coeur de métier.  

Comment des soignants en souffrance, eux-mêmes malmenés dans leur quotidien, peuvent-ils trouver les ressources nécessaires pour former au mieux les infirmiers de demain ?

Enfin, s'il fallait encore à rajouter, un récent sondage vient de publier un classement des métiers où les salariés sont les moins heureux… La profession d'infirmier apparaît en 9e position avec seuls 35,5% de satisfaits. Quand le coeur n'y est plus… vous connaissez hélas la suite. 

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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