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"Attention à la note de fin de stage ! Alors finalement, on se tait..."

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Formation en ifsi

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Le récit que nous propose Raphaëlle Jean-Louis, ancienne étudiante en soins infirmiers, aujourd'hui infirmière, témoigne de ce qui peut se passer dans les couloirs d'un service. Il se veut libérateur, pour toute personne confrontée à l'inacceptable. La finalité est sans appel : il ne faut jamais se taire ! En ce sens, l'ouvrage est une puissante invitation à dire et à libérer la parole. Il s'avère finalement très positif, injonction faite aux étudiants en soins infirmiers et à tous les autres de toujours croire en un monde meilleur et à ne jamais abandonner ses rêves.

Attention à la note de fin de stage ! Alors finalement, on se tait...

Rien n'est excusable, et si parfois l'institution maltraite ses soignants et par voie de conséquence en fait des maltraitants à leur tour, il faut être en capacité de briser le silence, de casser les tabous et d'avancer, ensemble avec les tutelles, afin que des parcours et des vies d'étudiants en soins infirmiers ou de toute autre formation, ne soient pas brisés.

Chaque jour, je me disais : tout est possible à celui qui croit... Oui, mais qui croit en quoi ? En la bienveillance de l'humanité ? En un monde empathique où chacun est tourné vers l'autre, l'écoute, le comprend, l'instruit ? Lorsque l'on entreprend des études en soins infirmiers, on peut en effet croire en cela et penser que les trois années de formation seront riches de transmissions de savoirs et d'expériences vécues de la part des infirmiers/tuteurs et formateurs… Et pourtant, la désillusion peut être grande et les douleurs amères, d'autant lorsqu'il faut se taire parce qu'avec ces gens-là, on ne parle pas… on souffre.

Avant la formation infirmière, j'étais en formation aide-soignante, d'où je suis sortie diplômée, et bien avant de passer mon bac, j'étais en BEP Carrières Sanitaires et Sociales et en BEP Petite enfance… Autant dire que je suis dans le milieu médical depuis l'âge de 15 ans !

Le stage où tout bascule…

Dans cet ouvrage intitulé Diplôme délivrée(e) – Parole affranchie d'une étudiante infirmière, Raphaëlle Jean-Louis nous explique que tout au long de sa formation, elle a toujours vécu de bons stages et croisé, la plupart du temps, des soignants remarquables. Elle accumule les expériences en chirurgie vasculaire, en Ehpad, en néonatalogie, en crèche, en centre d'addictologie…, enrichit ses compétences et sa confiance en elle, apprend à gérer ses émotions. Un jour cependant, alors qu'elle est en troisième année, à quelques pas seulement de son diplôme d’État, elle vit un stage si violent que chaque soir, en rentrant chez elle, elle a besoin de raconter, de se libérer du poids des maux par l'écriture.

Ce que j'ai vécu dans ce stage, cet unique stage qui m'a bouleversé, a bouleversé mon parcours, mes choix, mon identité, ma carrière, ma vie. Commence alors son stage hospitalier en service de chirurgie orthopédique. Je sens que les soignants sont très distants, qu'ils n'ont pas forcément envie de s'investir auprès des étudiants. Nous sommes six stagiaires, quatre étudiants infirmiers, une étudiante aide-soignante et une étudiante en Bac professionnel aide à la personne. Nous discutons peu ensemble. Je commence à comprendre qu'apparemment, ce service est connu pour être particulièrement difficile. On peut s'en sortir, mais il faut vivre au quotidien la violence, se taire, obtenir sa note et s'en aller. Je ne le sais pas encore, mais le cauchemar commence.

Pourquoi ne pas arrêter les lieux de stage de ce type ? Réponse : eh bien, il y a trop d'étudiants et pas assez de lieux de stage pour les accueillir et les former…

La stagiaire !Celle-là !Elle !La petite ! Machin !…  Au début, je me suis posé toutes les questions du monde. Avais-je fait quelque chose de travers ? Qu'est-ce que je pouvais améliorer chez moi, dans ma pratique et personnellement, pour avancer ? (…) ça saoule les stagiaires, on n'a pas que ça à faire ! Quand est-ce que tu finis ton stage ? Tu n'es pas obligée de venir demain et les jours suivants ! Je commence à me dire que l'on n'a sans doute pas besoin de moi dans le service, je suis inutile. Une situation qui ne fera que s'aggraver : moqueries, vexations, humiliations, brimades… Je ne voulais pas d'histoire, donc il fallait que j'encaisse toutes les réflexion. Je me sentais comme impuissante. Au fond de moi j'avais envie de répondre, mais je pensais à mon avenir. Moi qui ai du caractère, je ne me reconnaissais plus...Certaines remarques piquent plus que d'autres, et même si vous répondez le plus calmement possible, on vous répondra : Attention à la note de fin de stage ! Alors finalement, on se tait.

Je ne le montre pas, mais je suis alors dans une profonde détresse. Certains formateurs sont au courant, mais la réponse est « d'être courageuse », alors j'y retourne et je continue à âtre courageuse.

Raphaëlle croit trouver la parade pour cacher sa détresse. J'ai la solution. La même que tant d'étudiants et même soignants : les toilettes. Oui, les WC pour souffler un peu. J'y vais pour respirer un bon coup, lâcher mes larmes et repartir du bon pied. Dans les WC nous sommes seuls. Seuls face à nous-mêmes. C'est une solution qui fonctionne bien pour tenir. Mais cela ne suffit pas, loin de là. Vais-je tenir bon ? Je me mets toujours à la place de l'autre pour comprendre ce qu'il peut ressentir et j'en viens à imaginer une personne, peut-être plus sensible que moi, passer à l'acte, après qu'on lui a dit d'être courageuse, alors qu'elle l'est déjà bien assez pour affronter des soignants de ce genre chaque jour. Je pense aux fenêtres de l'Ifsi. Oui, les fenêtres de l'étage ne peuvent s'ouvrir, elles sont condamnées. La poignée n'existe plus. Savez-vous pourquoi ? Car il y a eu plusieurs suicides dans l'école. Alors, par mesure de précaution, on condamne les fenêtres...

Sors dans le couloir ! Sors tout de suite ! Ce n'est pas à toi de me dire si cela est professionnel ou pas ! Dégage !

Les humiliations de toutes sortes sont quotidiennes et rien n'y fait, ni les convocations pour explications, justifications devant le cadre de service, ni les soutiens trouvés en la personne d'une ancienne infirmière formatrice, devenue cadre... Trois jours avant la fin du stage, Raphaëlle craque, face à cette énième condamnation de la part d'une infirmière de son service : Je pense que tu n'auras pas ton diplôme. Tu ne l'auras jamais ! Tu comprends ça ! Tu n'auras jamais ton diplôme ! Arrêté quelques jours par son médecin traitant, elle ne retournera dans ce service que pour y chercher sa feuille de stage. Bien notée, in fine, par le cadre lui-même… Tout ça pour ça, pourrait-on dire. Je suis sortie du bureau de la secrétaire, qui m'appréciait, m'a prise dans ses bras. Fini. Ce stage, d'une très grande souffrance pour moi et pour d'autres étudiants, était fini.
Raphaëlle le raconte ensuite, son stage de professionnalisation, le dernier avant le diplôme d'Etat, a été une belle réussite avec comme dernier encouragement Raphaëlle mérite largement son diplôme

Rien n'est excusable, surtout pas la maltraitance envers autrui…

Tout est possible à celui qui croit, oui, mais le prix à payer est parfois démesuré, injuste, insupportable, réduisant à néant les espoirs, empoisonnant le quotidien, renforçant les doutes de celui ou celle qui se trouve en position d'étudiant, et parfois donc de victime de maltraitance. Rien n'est excusable, et si parfois l'institution maltraite ses soignants et par voie de conséquence en fait des maltraitants à leur tour, il faut être en capacité de briser le silence, de casser les tabous et d'avancer, ensemble avec les tutelles, afin que des parcours et des vies d'étudiants en soins infirmiers ou de toute autre formation, ne soient pas brisés. Les étudiants sont l'avenir du système de santé français, sachons les protéger ! Une exhortation particulièrement d'actualité à l'heure où la réforme de santé annoncée par le Président Macron prône de reconnaître l'engagement des professionnels, des étudiants en santé et de tous ceux qui participent à l'offre de santé à leur juste valeur, de les respecter et de leur offrir des perspectives individuelles et collectives qu'ils méritent.

Le cas de Raphaëlle est loin d'être unique. Les récentes études dénonçant les violences faites à l'hôpital ont mis en lumière les cas de maltraitance chez les étudiants en santé.

Parole affranchie d'une étudiante infirmière, Raphaëlle Jean-Louis, Editions Michalon, 162 pages, 16 euros.

En parallèle de son activité d'infirmière, Raphaëlle Jean-Louis a réalisé plusieurs courts-métrages. Passionnée de théâtre et de cinéma, elle se consacre actuellement à l'écriture de son premier long-métrage sur la profession des soignants et agents hospitaliers, inspiré de son histoire.

Creative Commons License

Rédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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Commentaires (4)

Allo?_pital_?

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48 commentaires

#4

La maltraitance à toujours existé...Oui, comme le Viol...

Ça a toujours existé, comme le viol, le racisme, le sexisme, la violence ... et c'est pour moi ni supportable, ni tolérable !!

D'abords ce type de comportements d’encadrants, de formateurs, de cadres, de chefs, de manageurs s'épanoui uniquement dans certains milieux où il est toléré, voire devenu anodin par l'inaction, l'incompétence, l’indifférence voire l'approbation... Le service, l'unité est pourrie de la tête aux pieds... si la hiérarchie avait pris soins de repositionner fermement les choses, et montrait une intolérance ferme à ce genre de comportements et de propos, cela serait réglé depuis longtemps...


Car cela prospère par lâcheté, indifférence ou peur personne ne bouge, tout le monde se tait, personne n'est solidaire... et Il s'agit bien d'écraser et de prendre comme bouc-émissaire le plus fragile, le plus facile : l'étudiant, le nouveau, le novice, le CDD, l'intérimaire, ... celui qui ne restera pas, qui ne pourra se ragaillardir avec l'expérience et l'assurance, afin qu'un jour, il se révolte et affronte ses tourmenteurs d'égal à égal... et pour être sûr... on s'y met toujours à plusieurs, on dilue sa responsabilité dans la meute. Pourquoi je bougerai alors que les autres ne bouge pas ? Comme lorsqu'une femme se fait violer dans une rame de métro en présence d'autres voyageurs...

Moi j'ouvre ma "gueule" bien fort et devant tout le monde et ça a déjà refroidi pas mal d'ardeurs dans certains "Nids de Co...asses" mais lorsque la hiérarchie est vicié, c'est un coup d'épée dans l'eau...

A Voir et à transposer aux comportements dans les équipes, quand une étudiante se fait violer, REAGISSEZ !!

https://www.youtube.com/watch?v=pG0fXebvw4U

Même l'étudiant(e) la plus nulle, la moins douée du monde ne mérite pas qu'on l'humilie, qu'on l'isole, qu'on lui manque de respect... On peux lui pointer ses faiblesses et ses lacunes de manière professionnelle et argumenté dans un temps et un lieu approprié.

Hazel

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5 commentaires

#3

C'est "courant depuis longtemps"...

Et ? Parce que des comportements inadmissibles durent depuis toujours, on devrait les tolérer, pire, les accepter ?
Les métiers du paramédical sont durs en eux-mêmes, sans que les soignants déjà en poste ne doivent se sentir obligés d'en faire baver (volontairement ou non) aux stagiaires.

Durant mes stages j'en ai chié, franchement. Le dernier stage a eu raison du peu de motivation qui me restait, et suite à d'autres raisons j'ai arrêté. Aujourd'hui je suis aide-soignante, et je me suis jurée que JAMAIS je ne ferai subir à des étudiants ce que d'autres m'ont infligée. Même si ça nous ralentit, même si ça demande du travail supplémentaire. Je me dis que la personne en face de moi va devenir un(e) professionnel(le) et que ce qui se passe en stage va grandement conditionner sa vision du métier. La bienveillance c'est aussi ça.

Les étudiants ne sont pas responsables de la surcharge de travail qu'ils impliquent par leur présence, ils n'y sont pour rien, et ce n'est pas la peine de le leur faire payer. Comment peut-on se dire soignant et être aussi maltraitant avec les futurs collègues ??

binoute1

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521 commentaires

#2

la parole

libérée par une ESI au sortir de son stage, ok. C'est bien.
Même si le sujet n'est effectivement pas nouveau.

Dans les sujets du forum le sujet revient souvent; de mon époque au siècle dernier, ça existait déjà aussi.
Et encore bien avant, les cornettes étaient des peaux de vaches.

Cependant il n'y q u'une chose qui ne change absolument, malheureusement : les IFSI ne bougent pas !
Dans les sujets sur le forums, les IDE, les ESI et les cadres échangent là dessus.

Mais p...in, comment tu peux être monitrice/moniteur et dire à un étudiant de prendre sur lui et de continuer sous prétexte qu'on manque de terrain???

medprev

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2 commentaires

#1

comment dire ?

Bonjour,
C'est récit certes affligeant mais courant depuis longtemps ,et même avant l'époque actuelle où il y a trop d'étudiants par lieu de stages . Déjà avec un stagiaire c'est difficile, alors si t'en a 6 c'est l'horreur pour le personnel .
Raphaëlle l'a mal vécu et je la comprends mais je comprends aussi les encadrants noyés sous les soins et qui doivent (ou devraient) en plus détacher du temps pour expliquer aux stagiaires. Alors de s'entendre dire ,viens pas demain ,çà leur permet de dire (çà n'en fera plus que 5 !)inconsciemment .
Fermer le lieu de stage n'est pas la solution, çà en fera 8 pour un autre lieu.Ce n'est pas le service , mais l'organisation qui est en cause , et quand les formateurs/moniteurs te disent " soient courageuse" , ils/elles s'en tapent , vu le nombre qui se déplace encore sur les lieux de stage !
Les services hospitaliers ce n'est pas les bisounours, sinon changez de métier les filles, ce n'est pas pour vous ! Désolée d'avoir un avis si tranché , expérience d'infirmière qui a plus de 10 ans de métiers (moyenne très rare actuelle dans la profession!)