COURS IFSI

Tout savoir sur la « solitude »

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard définit le concept de « solitude »  et tente d’en aborder tous les aspects, tant d'un point de vue sociétal que dans le cadre de l'accompagnement soignant des personnes isolées, voire des soignants eux-mêmes isolés au sein d'une équipe de travail…

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son « Dictionnaire des concepts en soins infirmiers – Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné ».

Solitude personnes

« La solitude est souvent relevée par les patients comme l’angoisse massive à laquelle ils sont confrontés au sortir de l’hôpital ».

Emprunté au latin classique solitudo signifiant un « état d’abandon, vie isolée » et  dérivé de solus, signifiant « seul », la solitude peut se définir déjà par une absence, physique, affective, sociale, juridique, professionnelle. Haïe, recherchée, romancée, la solitude se caractérise aussi par une expérience subjective... Elle est rarement  souhaitée  mais elle est parfois inévitable et peut rendre l’être humain vulnérable.

Elle reflète la situation d’individu se trouvant sans compagnie momentanément ou durablement, éloigné de ses semblables. Ennemie de notre raison, elle est subie, volontaire, éphémère, pesante, niée, présente malgré nous. Elle est représentée  par un lieu où par une attitude. Elle peut être le résultat  d'une croyance, provenir de séparations (familiales, amicales...), produire des souffrances et à divers degrés. La solitude peut être le fait d’exclusion sociale, intellectuelle, morale, spirituelle. Cit. Ma chère amie, laisse-moi te consoler de sa mort, car, il restera en toi un éternel dialogue intérieur qui ne te laissera jamais seul. Dans la 3e édition du dictionnaire des concepts sur le Prendre soin la solitude est le défaut de communication qui maintient l’homme dans le silence. D’après une enquête de la Fondation de France1 du 7 juillet 2014, un Français sur huit est seul : en 2014, la solitude touche désormais 5 millions de personnes, un phénomène qui s'est surtout aggravé chez les plus âgés, même s'il n'épargne plus les jeunes, révèle une enquête de la Fondation de France.

Comme le précise un article du Monde2, de toutes les générations, les plus de 75 ans ont subi de plein fouet cette montée de la solitude depuis quatre ans : en effet, une personne âgée sur quatre est désormais seule (27 % en 2014 contre 16 % en 2010). Selon l'enquête, tous leurs réseaux de sociabilité se sont affaiblis et le phénomène s'est notamment amplifié dans les grandes villes. Ainsi, 33 % des personnes âgées résidant dans une ville de plus de 100 000 habitants sont en situation d'isolement, contre 21 % pour celles résidant au sein d'une commune rurale. Sans surprise, la perte d'autonomie et la maladie jouent de manière très négative sur le maintien ou le développement de la vie sociale. Une autre étude (2004) évoque un affaiblissement des grands réseaux de proximité. En effet, quatre Français sur dix n'ont pas de contact avec leur famille au-delà de quelques rencontres annuelles (39 % en 2014 contre 33 % en 2010). Un Français sur quatre n'a pas de relations amicales soutenues (25 % en 2014 contre 21 % en 2010), et près de quatre sur dix n'ont pas ou peu de contacts avec leurs voisins (36 % contre 31 %). Selon l'étude, les réseaux sociaux virtuels ne sont pas une compensation au manque de liens sociaux : 80 % des personnes en situation d'isolement objective ne les fréquentent pas….

Dans l’ouvrage La fabrique des solitudes3, l’isolement, et la solitude, peuvent être le reflet de notre civilisation occidentale, ce qui implique parfois une certaine précarité.

Dans le rapport La société face au vieillissement: Le risque d’un « naufrage social » sont considérées comme étant en situation d’isolement relationnel les personnes qui n’ont pas ou peu de relations sociales au sein des cinq réseaux sociaux suivants : réseau familial, professionnel, amical, affinitaire et territorial. Le calcul de la part de la population en situation d’isolement relationnel ne prend pas en compte, les relations au sein du ménage (relations entre conjoints et relations avec les enfants vivant au domicile). Pour Élisabeth Rogez4, les multiples deuils émanant de son histoire médicale, familiale, financière et sociale, entraînent la personne âgée dans une fragilité constante lui faisant perdre le plaisir de cuisiner et par conséquent de prendre soin d’elle. Le lien social s’amenuise et la solitude s’installe….

Pour Lucie Juliot5 la solitude est souvent relevée par les patients comme l’angoisse massive à laquelle ils sont confrontés au sortir de l’hôpital. Philippe La Sagna6 distingue de son côté, dans un très bel article solitude et isolement : ce à quoi il faut arriver, c’est une solitude moins précaire. En effet, la solitude est l’expérience inéluctable à laquelle chacun doit faire face, il s’agit non pas de vouloir l’éradiquer, mais de “savoir y faire” avec. Retenons cet aphorisme lacanien : de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables 7. Entrer dans une institution n’est pas anodin, du fait des rencontres qui s’y jouent, des actes que l’on pose, des choix que l’on opère dans notre pratique.

Dans l'article La solitude, au-delà des quatre murs8, la solitude est désignée selon la terminologie de Winnicott, comme l’élaboration psychique enracinée dans l’enfance et ressort donc d’une capacité à s’inscrire positivement dans un rapport à la catégorie de l’absent, au cœur des expériences et du lien à l’environnement, conjuguant à la fois le monde des perceptions et celui des représentations. La polarité positive (ou négative) du rapport de l’individu à ses objets internes, ses angoisses, questionnements et représentations psychiques liées à l’intériorisation d’« autres » conditionne pour beaucoup la confiance en un environnement fiable, avec la sécurité que peut s’accorder l’enfant, expérimentant la pulsion personnelle sans mettre en péril la continuité de l’existence (Denans, 2014). En clair, il se sera doté d’une capacité psychique à habiter l’absence, la séparation, à faire face à la disparition physique dans le champ visuel, par la capacité à mobiliser psychiquement une présence sécurisante, à peupler sa solitude par des productions personnelles et pourtant pas dénuées de référence à l’autre, comme une manière de s’inscrire durablement dans le monde.

Ecouter la solitude de l’autre peut résonner chez les soignants qui peuvent être eux-mêmes isolés dans une équipe9, dans le cadre de l’accompagnement des personnes âgées. La solitude peut relever également de la santé mentale lorsqu'elle est est assimilée à l’isolement, produisant alors une dépression, au geste suicidaire. Pour Maurice Halbwachs10, il semble que, comme des patients désespérés, ils se sentent d’emblée retranchés du monde. Ce sont bien des isolés…. La solitude peut être subjective, isolante, elle n’est néanmoins pas toujours déterminée par l’impossible retour aux interactions sociales, affectives ou  soignantes.  

• Pour aller plus loin : Winnicott, D.W. 1958. La capacité d’être seul. Paris: Payot. 2015

Notes

  1.  Fondation de France. 2016.
  2. La solitude progresse en France. Le Monde.fr | 07.07.2014
  3. Van de Velde C. La fabrique des solitudes. In Rosanvallon P. (dir.), Refaire société, Paris, Le Seuil. 2011. Cité par Campéon Arnaud. Les mondes ordinaires de la précarité et de la solitude au grand âge. Retraite et société, 2015/1.N° 70. p. 83-104.
  4. Élisabeth Rogez. Altération des relations sociales à domicile et inappétence. Soins Gérontologie. V.15, N° 86. novembre-décembre 2010. pp. 31-32
  5. JULIOT, Lucie. De « l’homme mémorable » à « l’homme calculable ». Soins Psychiatrie. V.33.n° 279.avril 2012.pp 39-43
  6. La Sagna P. De l’isolement à la solitude La cause freudienne 2007;  66 : 45 Navarin éditeur
  7. Lacan J. La science et la vérité   Écrits Paris: Seuil.1966.
  8. Léon Julien, Denans Julien, « La solitude, au-delà des quatre murs », VST - Vie sociale et traitements. 2014/4. N° 124.  pp. 36-42.
  9. Barreau Pascal . La solitude du cadre de proximité : un risque psychosocial ? Soins Cadres. Vol 20, N° 77. février 2011. pp. 31-35
  10. Caillard, V. et Chastang, F. Le geste suicidaire. Paris: Elsevier Masson; 2010, Cité par Hazif-Thomas, Cyril. Santé mentale et solitude dans l’âge avancé . Soins Gérontologie. V.19. n°105. janvier 2014.pp. 17-19    
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Christine PAILLARDIngénieur pédagogiqueRédactrice Infirmiers.com

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

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